• Analyse du mythe Hésiodique ou le principe de la chute

    Si l’on s’efforce de suivre l’hypothèse selon laquelle l’âge d’or constituerait une figuration de la poche intra-utérine (l’origine phylogénétique de l’espèce humaine étant une métaphore de l’origine ontogénétique de chaque individu), on se donne alors les moyens d’interpréter le sens sous-jacent de la venue de Pandore parmi les hommes. Le titan Prométhée, estimant que les dieux n’étaient pas suffisamment généreux envers les mortels, entreprit de voler le feu qui était conservé sur le mont Olympe et de le donner aux habitants de la terre. Mais Zeus, courroucé, décida de châtier ses ouailles, de façon à contre-balancer un bien immérité par un mal équivalent (la règle de la Némésis, la « juste rétribution », devant toujours être appliquée). Le maître des dieux incarne ici une figure paternelle. Il est le père outragé par ses enfants rebelles, les hommes. On sait qu’au cours du complexe d’Œdipe, selon Freud, l’enfant désire la mère et craint par conséquent le châtiment du père. Il devra pour cette raison renoncer à la possession de sa génitrice (c’est-à-dire aussi à la protection qu’elle lui apportait, et qui venait prolonger en quelque sorte la protection de la poche intra-utérine) pour accéder à l’âge adulte, et, sur le modèle du père, trouver une femme qui lui soit propre. C’est à bien des égards ce qui se joue ici. Pour avoir désiré un bien interdit le feu , les hommes seront confrontés à la colère de Zeus et devront quitter ce monde merveilleux qui leur apportait soutien et tranquillité ; leur nouveau monde sera celui du travail, de l’âge adulte : « [Les hommes de la race de fer] ne cesseront ni le jour de souffrir fatigues et misères, ni la nuit d’être consumés par les dures angoisses que leur enverront les dieux ».

    La symbolique du feu, qui plus est, est associée par Hésiode à celle de l’amour et de la femme, qui « consument sans torche [l’homme] et le livrent à une vieillesse prématurée. » Il n’est donc sans doute pas exagéré de voir dans le vol du feu par Prométhée une symbolisation du rapt fantasmé de la mère, de l’accès à la sexualité. Mais un intense sentiment de culpabilité plane sur le texte. C’est pourquoi Zeus punit les excès ; c’est pourquoi également la jouissance érotique est perçue comme nuisible (en ce qu’elle absorbe l’énergie de l’amant, le vide de ses forces et de sa santé) ; c’est pourquoi enfin le châtiment infligé aux hommes pour leur forfait prendra la forme d’une femme, Pandore. La mère est l’être désiré, en ce qu’elle incarne inconsciemment la félicité de la poche intra-utérine et le monde de l’âge d’or ; mais elle est aussi l’être craint, car sa possession est associée à la peur de la punition imposée par le père.

    Pandore a été dotée de tous les dons par les dieux ; elle est belle, et s’attire sans difficulté les faveurs des mortels. Epiméthée sera séduit ; il la laissera de ce fait s’approcher de la jarre que les dieux avaient demandé aux hommes de protéger, mais qu’ils leur avaient interdit d’ouvrir. Celle-ci contenait tous les maux de la terre : la maladie, la douleur, le travail, etc. Pandore, en soulevant le couvercle, provoquera ainsi la fin de l’âge d’or.

    Cette description de l’origine de la souffrance humaine coïncide avec une image qui évoque elle-même l’expulsion du ventre de la mère : la jarre, objet clos, est ouverte, et les maux de l’humanité jaillissent de la poche où ils étaient retenus. L’angoisse liée à la naissance s’exprime encore lorsque la jeune fille envoyée par les dieux est désignée par Hésiode comme la source du « genos gunaikôn », la « race des femmes », alors qu’Eve, par exemple, est désignée dans la Bible comme la « mère de tout le genre humain » (ce qui lui vaut l’étymologie de son nom, « Hava », Genèse, III, 20). L’auteur nie ainsi, ou du moins occulte par l’écriture, l’idée terrible que les hommes sont nés des femmes3 ; en cela, il refoule également la peur induite par le traumatisme de la naissance. Enfin, l’une des différences fondamentales entre l’âge d’or et les âges qui suivront tient à ce qu’au cours des premiers temps de l’humanité, les hommes ne naissaient pas : ils apparaissaient simplement. Après leur déchéance, ils ne pourront exister que parce que leurs parents se seront reproduits, qu’ils se seront soumis au processus de procréation. Un lien structurel fort est par conséquent établi entre le malheur présent de notre race et le fait de naître : la figure de la mise au monde, de l’accouchement, sert de symbole à l’horreur de notre situation actuelle.4

    La décadence, le passage d’un état de plénitude à un état d’incomplétude et de frustration, le sentiment que « tout était mieux par le passé », sont en somme associés ici à l’exclusion de la poche intra-utérine. En allant un peu plus loin, on pourrait dire que c’est le refus d’accepter cette exclusion qui détermine la nostalgie de l’âge d’or. Le pessimisme moral se confond avec la dépression psychologique : l’individu refuse de grandir, de se soumettre de bon cœur à l’imperfection du monde qui l’entoure, et qui le contraint au travail et à la peine. Il entretient le souvenir mortifère d’une utopie bienheureuse, et, à trop vouloir refuser l’inévitable, finit par désespérer de tout. Cette attitude est courante chez les penseurs de la décadence. L’idéal devient un poison qui empêche d’aimer l’hic et nunc, avant tout marqué par l’ambivalence, l’incertitude, la demi-teinte, le chaos. Soulignons toutefois qu’on retrouve finalement une attitude assez semblable chez nombre de penseurs progressistes, sous une forme inversée et optimiste (qui réhabilite la possibilité de réintégrer le ventre de la mère, la société parfaite, où tout le monde serait heureux sans travailler). Dans les deux cas, on voit se manifester une peur pathologique et régressive de la vie réelle ; l’individu reste attaché à des arrières-mondes qui l’empêchent de se focaliser sur le présent. Ces conceptions sont tributaires d’une représentation linéaire de l’histoire, assortie du culte de la fatalité ou de la providence ; ce faisant, elles nient le pouvoir créateur de l’homme, soumis aux aléas de la réussite et de l’échec, à l’oscillation d’un temps cyclique où rien n’est jamais acquis, ni jamais durable.

    Chez Hésiode, pourtant, le problème est posé en des termes bien plus complexes que ce que les quelques lignes précédentes pourraient laisser supposer. L’auteur exploite un mythe qui trahit la nostalgie de la poche intra-utérine, et cette langueur est incontestablement reprise à son compte par le poète tout au long du texte ; elle n’en est pas moins largement contrebalancée par la valorisation du travail (au sens surtout de goût pour l’effort et d’acceptation des contraintes qui nous sont imposées), et même par la valorisation de l’âge de fer, dans lequel nous vivons souvent à regret, mais que nous pourrions apprendre à apprécier. Bien sûr, notre condition n’est plus celle des hommes d’autrefois ; nous ne sommes cependant pas à plaindre, car il ne tient qu’à nous d’améliorer le sort qui nous est réservé.

    Commençons par rappeler comment les différentes races d’homme se sont succédées sur Terre, marquant chaque fois l’instauration d’un nouvel âge de notre histoire. La race d’or, bien sûr, était la plus brillante de toutes. Les individus étaient beaux et vigoureux, et leur corps était toujours jeune. A ces êtres d’exception succéda la race d’argent. « Ceux-là ne ressemblaient ni pour la taille, ni pour l’esprit, à ceux de la race d’or. L’enfant, pendant cent ans, grandissait en jouant aux côtés de sa digne mère, l’âme toute puérile, dans sa maison. Et quand, croissant avec l’âge, ils atteignaient le terme qui marque l’entrée de l’adolescence, ils vivaient peu de temps, et, par leur folie, souffraient mille peines. Ils ne savaient pas s’abstenir entre eux d’une folle démesure. »

    La race de bronze fut à son tour très différente de la race d’argent, bien qu’elle ne lui soit guère préférable : tout entière consacrée à la guerre, elle vivait perpétuellement dans la violence et la haine. « Ceux-là ne songeaient qu’aux travaux gémissants d’Arès et aux œuvres de démesure. […] Ils succombèrent, eux, sous leurs propres bras et partirent pour le séjour moisi de l’Hadès frissonnant, sans laisser de nom sur la terre. Le noir trépas les prit, pour terrifiants qu’ils fussent, et ils quittèrent l’éclatante lumière du soleil. » La race des héros, plus tard, marqua un âge de redressement : elle était « plus juste et plus brave que la précédente, race divine des héros que l’on nomme demi-dieux et dont la génération nous a précédés sur la terre sans limite ». Ce sont notamment les grandes figures célébrées dans les épopées homériques.

    « Et plût au ciel, conclut amèrement Hésiode, que je n’eusse pas à mon tour à vivre au milieu de ceux de la cinquième race, et que je fusse ou mort plus tôt ou né plus tard. Car c’est maintenant la race du fer. » Les hommes d’aujourd’hui doivent sans cesse travailler pour assurer leur survie, ils sont victimes des maladies, des soucis et des angoisses. « Du moins trouveront-ils encore quelques biens mêlés à leurs maux », précise l’auteur. Les hommes de l’avenir, quant à eux (et on ne sait trop s’il s’agit ici d’une sixième race, ou, plus probablement, selon les philologues, d’un prolongement de la cinquième), seront pires que ceux de l’époque présente. « Le père, alors, ne ressemblera plus à ses fils, ni les fils à leur père ; l’hôte ne sera plus cher à son hôte, l’ami à son ami, le frère à son frère, ainsi qu’aux jours passés. A leurs parents, sitôt qu’ils vieilliront, ils ne montreront que mépris ; pour se plaindre d’eux, ils s’exprimeront en paroles rudes, les méchants ! et ne connaîtront même pas la crainte du Ciel. Aux vieillards qui les ont nourris, ils refuseront les aliments. Nul prix ne s’attachera plus au serment tenu, au juste, au bien : c’est à l’artisan de crimes, à l’homme tout démesure qu’iront leurs respects ; le seul droit sera la force, la conscience n’existera plus. Le lâche attaquera le brave avec des mots tortueux, qu’il appuiera d’un faux serment. Aux pas de tous les misérables humains s’attachera la jalousie, au langage amer, au front haineux, qui se plait au mal. »

     La race d’or et la race d’argent représentent la fonction royale (elles sont promises à une place de choix dans le royaume d’Hadès, un certain nombre des hommes de l’âge d’or sont devenus des esprits après leur mort afin de guider les générations ultérieures, etc.), la race de bronze et la race des héros représentent la fonction guerrière (les deux races passent leur temps à se battre) et les deux états de la race de fer représentent la fonction productive (ils sont avant tout occupés par le travail de la terre). Dans chaque couple, on retrouverait un modèle destiné à être imité par les membres des corps sociaux correspondants et un contre-modèle destiné à nous détourner de l’injustice. Les bons rois seraient donc ceux qui, comme les hommes de la race d’or, guident le peuple vers une plus grande vertu, les mauvais, ceux qui restent prisonniers de l’enfance et ne font preuve d’aucune responsabilité. Les bons guerriers seraient ceux qui, comme le courageux Ulysse et les autres grands héros, se battent avec honneur, les mauvais, ceux qui, comme à l’âge de bronze, font de la guerre une fin en soi et sont animés par la haine et le plaisir sadique pris à la destruction.

    Les bons paysans, enfin, seraient ceux qui travaillent avec sérieux et application, comme ce doit être le cas en des temps de labeur, les mauvais, ceux qui, comme cela adviendra peut-être de plus en plus à l’avenir, restent oisifs toute l’année et volent le bien d’autrui pour manger.

    Bien que le schéma proposé semble parfois dénaturer le texte et paraisse sous certains aspects réducteur, voire même un peu forcé (notamment pour la fonction royale, qui s’applique finalement assez mal à la race d’argent), il n’en est pas moins doté, dans ses grandes lignes, d’une indéniable pertinence. L’efficacité de cette grille d’analyse confirme en tout cas combien le discours hésiodique porte davantage sur la nécessité pour les hommes d’aujourd’hui de se soumettre aux normes en vigueur, de se montrer honorables et dignes, et d’agir par eux-mêmes afin d’assurer leur subsistance, plutôt que sur le désespoir passéiste qu’ils pourraient ressentir devant la perte de l’âge d’or. La race des premiers hommes constitue bien un fantasme, dans la mesure où elle est une production de l’esprit visant à imaginer une humanité parfaite. Mais ce fantasme ne vient pas se superposer au réel. Il sert d’idéal régulateur et propose un modèle de maturation aux individus. Les hommes de l’âge d’or incarnent les valeurs que nous devons tenter de suivre, quand bien même nous ne pourrons jamais nous y conformer totalement. Cette vision du monde traduit un sens remarquable de la mesure : on s’attache à un idéal, mais on se résigne en même temps avec sérénité à l’incomplétude du réel, à l’imperfection essentielle de l’humanité qui nous a engendrés. Il s’agit là d’une sorte d’amor fati avant la lettre : aime le destin, et ce contre quoi tu ne peux rien, efforce-toi de t’y soumettre sans regret. Notre objectif doit être de tenter d’imiter les races méritantes qui nous ont précédés sur terre tout en sachant que la condition à laquelle nous sommes voués nous contraint à l’inachevé. Vouloir davantage tiendrait de l’hybris, et nous précipiterait dans la monstruosité. Hésiode, à l’inverse de bien des progressistes, échappe ainsi à l’écueil consistant à faire d’un idéal fantasmé un état possible du réel, avec lequel il nous faudrait renouer au plus vite. Mais il ne cède pas non plus au pessimisme des tenants d’une Tradition figée et infaillible que l’on aurait définitivement perdue. Sa position est authentiquement conservatrice, au sens philosophique que l’on pourrait donner à l’expression : s’appuyer sur les expériences, positives ou négatives, accumulées par le passé, pour tenter de construire, avec prudence et modération, un avenir meilleur que le présent. Le monde est en proie à la décadence, mais celle-ci n’est qu’une contingence de l’histoire et verra peut-être un jour son développement infléchi.

    (Jean-Pierre Vernant et Georges Dumézil référence/traduction - auteur analyse inconnu)

    « Principe "divin"Synthèse du culte de Mithra, sa métaphysique et ses symboles »

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