• Cheminer, au sens propre

     

     (Forêt de Saint Evroult Notre Dame du Bois - cliquez sur les photos pour les agrandir)

    Il y a plusieurs mois, j'avais lu cet article consacré à Jean-Christophe Rufin suite à son périple sur le chemin de Compostelle : "Jean-Christophe Rufin : "Ah, si chaque décideur "faisait" Compostelle...". De cet article m'était resté quelques remarques suite à mon expérience personnelle de la marche, non jusqu'à Compostelle, mais en direction du Mont-Saint-Michel en suivant un parcours jalonné par la fameuse coquille Saint-Jacques, celle-là même qui jalonne le parcours de Compostelle, c'était il y a trois ans, au cours de l'été 2010.

    Quelques passages choisis de l'article sur Jean-Christophe Rufin :

    "Dans la société, l'impression est que toute situation de solitude est imposée, redoutée, rejetée. Le plaisir de la solitude, la jouissance du vide forment deux émotions volontiers niées... et que vous rebaptisez en "délicieux compagnon" qui apparaît progressivement sur le Chemin...

    Cette solitude constituait, pour moi, une aspiration particulièrement importante après mon expérience de diplomate. Les trois années que j'avais passées à la tête de l'ambassade de France au Sénégal et en Gambie de 2007 à 2010 furent celles d'une négation de la solitude. Jamais je n'étais seul, j'étais même constamment sous surveillance, y compris lorsque je ne m'y attendais pas du tout. (...) De retour en métropole, je redécouvris un espace de solitude mais estimai important de lui affecter un cadre approprié, une dimension inédite. En effet rien n'est plus dangereux que de subir la solitude, car tout exercice passif devient source de manque, objet de crainte, et même synonyme d'abandon voire de mort. Une telle solitude, c'est de manière active qu'il faut l'apprivoiser afin de conjurer tous ces spectres et de lui donner un sens. A cet égard, le Chemin confère à la solitude et au dépouillement une valeur particulièrement élevée et positive : ils deviennent des compagnons bien davantage que des adversaires.

    Parmi les motivations non forcément de départ mais qui apparaissent peu à peu, existe-t-il la volonté, paradoxale avec la quête intérieure, de fuir une partie de son monde, mais aussi une partie de soi, cette partie sale, honteuse, misérable que chacun de nous porte ?

    Je ne suis pas certain. Le sentiment de "me" fuir, je l'ai davantage éprouvé lors de ce passé récent qui me happait vers une espèce de divertissement pascalien constitué d'agitations, d'honneurs, de cérémonies permanents et souvent dépourvus de sens. Or sur le Chemin, qui éloigne physiquement des lieux familiers, la superposition habituelle des "écrans" s'efface. On est face à soi, face à ses questionnements, face à ses limites. Et on se rapproche de soi. (...)

    Dans notre quotidien, on déjeune "parce que c'est l'heure" ; sur le Chemin, "quand on a faim". Ainsi débarrassé des codes sociaux et des conditionnements de toutes sortes, on revient donc à notre source physique, à l'authenticité du corps et de l'esprit, dans le sillon desquelles on réinscrit notre rythme. (...)

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    Je ne peux que rejoindre ces propos de Jean-Christophe Rufin, à cela j'ajouterai la richesse incroyable de ce que nous révèle ce cheminement avec nos proches par exemple - si c'est le cas -, car c'est ce que j'avais choisi il y a trois ans.

    J'étais avec deux de mes enfants, un de mes fils qui allait avoir 20 ans, et ma fille qui allait avoir ses 18 ans. C'était une sorte de cadeau que nous nous faisions, ce voyage, à la fois mon cadeau pour leurs anniversaires respectifs, et notre cadeau à tous pour ce que nous allions en retirer comme expérience.

    Cheminer

    N'étant pas du tout attirée par les refuges ni les sites d'accueil pour randonneurs et autres pélerins (à la fois pour des raisons de promiscuité et de finances), j'avais opté pour le camping sauvage, mais, sans tentes - étant fâchée avec l'inconfort d'une tente et du couchage au sol +  mon "allergie" au poids de ladite tente à transporter... -, car avec des hamacs et des bâches en cas de pluie (un tarp maintenant si je devais repartir). Et, merveille des merveilles, c'est là que nous avons eu tout le loisir de savourer combien ce choix était le bon, car dès le premier jour de marche (25 km en moyenne/jour) et chaque soir alors que nous étions fourbus, après une nuit de sommeil à la belle étoile dans nos hamacs, nous avions la surprise de nous réveiller frais et dispos le lendemain matin, sans aucune courbature, rien, absolument aucune douleur, prêts à courir comme des lapins pour le nouvel itinéraire du jour - et ceci c'est vérifié chaque jour.

    Par contre, à notre retour au domicile, suite à notre première nuit dans nos lits habituels, eh bien il nous a fallu une bonne semaine pour nous remettre des courbatures de la dernière journée de marche. Comme quoi...

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    Troisième journée de notre périple, les hamacs accrochés aux poutres d'un lavoir dans lequel nous avions passé la nuit.

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    Petit déjeuner teurgoule pour un grand fauve de quasi 20 ans.

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    Cheminée torsadée de Saint-Ouen-sur-Iton.

     Qu'avons-nous donc découvert au cours de ces quelques journées de marche et de vie loin du confort moderne et du rythme que s'imposent habituellement les gens de cette société (nous n'avons pas achevé ce qui était prévu au départ, soit rejoindre le Mont-Saint-Michel) ?

    Que celui qui se balade le nez en l'air sans la moindre carte pour se guider n'est pas forcément le plus mal placé pour repérer que nous n'allions pas du tout dans la bonne direction. Je ne compte plus le nombre de fois où mon fils nous a "ratrappé au vol".

    Que nous étions à la fois complémentaires et handicapants les uns pour les autres, d'où un équilibre complexe à trouver.

    Que les qualités et les défauts de chacun nous ont littéralement explosés à la figure dès les premières heures de marche.

    Que ce périple était à la fois éprouvant, quand pas terrifiant - la dernière nuit en forêt, un chien errant est passé en courant non loin de nous tout en hurlant, il était poursuivit par un animal (un sanglier, enfin nous supposons, il faisait nuit noire), ma fille du fin fond de son hamac hurlait de son côté "Maman ! on va tous mourir !!!" tellement elle était terrorisée -, et une expérience que mes enfants aimeraient beaucoup refaire.

    Que la vie est d'une richesse incroyable sans rien du monde moderne. Aux dires de ma fille à notre retour, elle était stupéfaite de la quantité de vécu qu'elle avait engrangé en peu de temps. Quelques heures suffisaient à nous faire découvrir tellement, à vivre tellement plus, en comparaison du grand vide meublé à outrance des vies actuelles.

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