• Dans un monde sans Dieu

    (...) si l'Occidental a de la peine à comprendre le système des castes, c'est avant tout parce qu'il sous-estime la loi de l'hérédité, et il la sous-estime pour la simple raison qu'elle est devenue plus ou moins inopérante dans un milieu aussi chaotique que l'Occident moderne, où à peu près tout le monde aspire à monter l'échelle sociale - si tant est que cela existe encore - et où presque personne n'exerce la profession de son père ; un ou deux siècles de ce régime suffisent pour rendre l'hérédité d'autant plus précaire et flottante qu'elle n'avait pas été mise en valeur auparavant par un système aussi rigoureux que celui des castes hindoues ; mais même là où il y avait des métiers transmis de père en fils, l'hérédité a été pratiquement abolie par les machines. A cela il faut ajouter, d'une part l'élimination de la noblesse, et d'autre part la création "d'élites" nouvelles : les éléments les plus disparates et les plus "opaques" se sont transmués en "intellectuels", en sorte que presque personne "n'est plus à sa place", comme dirait Guénon ; aussi n'y a-t-il rien d'étonnant à ce que la "métaphysique" soit envisagée désormais dans la perspective du vaishya* et du shûdra**, ce qu'aucun fatras de "culture" ne saurait dissimuler. 

    Le problème des castes nous amène à ouvrir ici une parenthèse ; comment définir la position ou la qualité de l'ouvrier moderne ? Nous répondrons d'abord que le "monde ouvrier" est une création tout artificielle, due à la machine et à la vulgarisation scientifique qui s'y rattache ; autrement dit, la machine crée infailliblement le type humain artificiel qu'est le "prolétaire", ou plutôt, elle crée un "prolétariat", car il s'agit là essentiellement d'une collectivité quantitative et non une "caste" naturelle, c'est à dire ayant son fondement dans une telle nature individuelle. Si l'on pouvait supprimer les machines et réintroduire l'ancien artisanat avec tous ses aspects d'art et de dignité, le "problème ouvrier" cesserait d'exister ; ceci est vrai même pour les fonctions purement serviles où les métiers plus ou moins quantitatifs, pour la simple raison que la machine est inhumaine et antispirituelle en soi. La machine tue, non seulement l'âme de l'ouvrier, mais l'âme comme telle, donc aussi celle de l'exploiteur : le couple exploiteur- ouvrier est inséparrable du machinisme, car l'artisanat empêche cette alternative grossière par sa qualité humaine et spirituelle même. L'univers machiniste, c'est somme toute le triomphe de la ferraille lourde et sournoise ; c'est la victoire du métal sur le bois, de la matière sur l'homme, de la ruse sur l'intelligence ; des expressions telles que "masse", "bloc", "choc", si fréquentes dans le vocabulaire de l'homme industrialisé, sont tout à fait significatives pour un monde qui est plus près des insectes que des humains. Il n'y a rien d'étonnant au fait que le "monde ouvrier", avec sa psychologie "machiniste-scientiste-matérialiste", soit particulièrement imperméable aux réalités spirituelles, car il présuppose une "réalité ambiante" tout à fait factice : il exige des machines, donc du métal, du vacarme, des forces occultes et perfides, une ambiance de cauchemar, du va-et-vient inintelligible, en un mot, une vie d'insectes dans la laideur et la trivialité ; à l'intérieur d'un tel monde, ou plutôt d'un tel "décor", la réalité spirituelle apparaîtra comme une illusion patente ou un luxe méprisable. (...) la technique ne peut naître que dans un monde sans Dieu, - un monde où la ruse s'est substituée à l'intelligence et à la contemplation.

     

    * le vaishya est le marchand, le paysan, l'artisan, c'est à dire l'homme dont l'activité est directement liée aux valeurs matérielles, non en fait et par accident, mais en vertu de sa nature intime, - pour le vaishya, c'est la richesse, la sécurité, la prospérité, le "bien-être", qui sont "réels" ; les autres valeurs sont secondaires pour sa vie instinctive, il n'y "croit" pas en son for intérieur.

    ** le shûdra est l'homme qui n'est qualifié réellement que pour les travaux manuels plus ou moins quantitatifs, non pour des travaux qui exigent des initiatives et aptitudes plus vastes et plus complexes ; c'est le corporel qui est réel. Le shûdra est trop passif envers la matière pour pouvoir se gouverner lui-même, il dépend par conséquent d'un vouloir autre que le sien ; sa vertu est la fidélité, ou une sorte de droiture massive, opaque sans doute, mais simple et intelligible.

     

    Passages du livre de Frithjof Schuon "Castes et races" 

    « Liberté ou démocratie : Despotisme démocratique, TocquevilleVajrasattva Mantra »

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