• Fidèles d'Amour

    Hortus Deliciarum

    Tristan et Iseult - John William Waterhouse.

    Il est des aspects du çaktisme hindou, particulièrement dans le domaine des évocations, qui trouvent certaines correspondances dans l'aspect interne, ésotérique, de certains mouvements européens médiévaux comme ceux des "Fidèles d'Amour" dont Dante Alighieri fit partie. Il n'est peut être pas sans intérêt de donner un bref aperçu de ces correspondances. Nous avons traité des expériences initiatiques des Fidèles d'Amour de façon plus étendue dans un autre ouvrage (Métaphysique du sexe) auquel nous renvoyons le lecteur.

    Le rôle que joua la femme dans la littérature des chevaliers et des troubadours, dans les "cours d'Amour" et dans la troupe des poètes qui furent justement appelés les Fidèles d'Amour est bien connu. Mais les histoires courantes de la littérature n'ont pas même pressenti, à cause de l'esprit académique et profane de leurs auteurs, l'ésotérisme que présentait une partie de cette matière, et qui est comme de l'eau entre les doigts. Il n'a servi de rien qu'Aroux et G.Rossettti aient attiré l'attention sur le contenu caché de bien des compositions et sur leur langage polyvalent. En Italie, un ouvrage fondamental comme celui de Luigi Valli sur Dante e il linguaggio segreto dei fedeli d'Amore, conduit avec une rigueur critique et analytique, n'existe pas plus pour les milieux officiels que s'il n'avait pas été écrit.

    Le point essentiel est le suivant : il existe incontestablement des cas où les femmes dont parlait cette littérature, qu'elle a exaltées de façon diverses, ne sont pas des "sublimations", des figures allégoriques et des abstractions théologiques personnifiées ; quelque nom qu'elles aient et quelque aspect extérieur qu'elles présentent, elles ne sont qu'une seule femme, dont le sens et la fonction correspondent en général à ceux de la çakti, de la femme initiatique ou de la femme initiatrice dans le tantrisme. Là où des femmes réelles sont entrées en jeu, elles n'y sont entrées que dans la mesure où elles ont incarné cette femme conçue comme le principe d'une illumination (la "sainte sagesse"), d'une vivification transcendante, voire d'une "immortalisation" du Fidèle d'Amour, ou lui ont servi de support. La correspondance se limite toutefois à ce que nous avons appelé le plan "platonique" ou subtil de l'emploi tantrique de la femme. Il n'apparait pas qu'on soit allé au-delà dans les milieux occidentaux en question, que la femme ait servi aussi au niveau du pancatattva tantrique où l'on se serait uni à son corps çaktisé, ou on aurait évoqué et éveillé la "femme absolue" dans le corps d'une femme particulière.

    Hortus Deliciarum

    La Belle Dame sans merci - John William Waterhouse

    La première chose à souligner, c'est que dans les aspects les plus significatifs de cette littérature, pour notre point de vue, "l'amour" a un double sens. Le premier est en rapport avec l'immortalité, avec l'élément "sans mort" ; c'est celui qu'exprime de façon explicite Jacques de Baisieux, par exemple, lorsqu'il interprète amor comme a-mors, c'est-à-dire, exactement, "sans mort", de telle sorte qu'il fait rigoureusement correspondre l'Amour à amrta, au "non mort" (ambroisie) que nous avons souvent vu revenir dans les textes hindous. Le deuxième sens se rapporte au transport que suscite la "femme" chez l'homme, transport dont on considère qu'il a des effets extatiques et qu'il conduit à l'expérience du "sans-mort", à l'obtention de la "salute" (dans "salute", salut, on peut voir l'équivalent occidental de la "libération" hindoue). Il arrive, en rapport avec le premier sens, que dans la littérature des Fidèles d'Amour, l'Amour personnifiée soit présenté avec des traits "çivaiques" ; il se sépare nettement et clairement des images doucereuses et stéréotypées des Cupidons et des Amours.

    Ceci, chez Dante aussi. Non seulement Dante appelle Amour, "le glorieux sire" (Vita Nova II, 22), mais voici les mots qu'il place sur les lèvres : "Ego tamquam centrum circuli, cui simili modo se habent circumferentiae partes ; tu non sic" (ibid, I, 12). "Amour" possède donc en propre - à l'encontre de celui qui n'est qu'un homme - "la centralité", représente celui qui est central par rapport à soi-même, offre les caractères de stabilité et d'immutabilité qui sont attribués dans le tantrisme au principe çivaique par rapport çaktique. Ainsi Amour apparait à toute nature périssable et fuyante comme quelque chose qui terrifie, qui suscite l'effroi à cause précisément de sa centralité et de sa transcendance. Amour renvoie la "femme", offre la "femme" pour l'expérience initiatique mais justement comme quelque chose de dangereux, comme quelque chose qui impose presque l'épreuve de la mort car on n'a pas le choix qu'entre se réveiller et être frappé d'une façon létifère. C'est pourquoi Amour dit : "Fuis si périr te soucie" (I,15). "Amour m'apparut subitement, dit Dante (I,13) et son essence est telle que la contempler m'emplit d'horreur". Dans une vision, Amour se présente sous les traits d'un "seigneur d'aspect terrible", qui est le maitre intérieur : "ego dominus tuus". Dans ses bras il me semblait voir une personne dormir nue, enveloppée simplement, me parut-il, dans un voile légèrement "sanguin" ; et je sus... qu'elle était la dame du salut qui avait daigné me saluer le jour précédent. Et il me semblait qu'elle tenait dans une de ses mains une chose qui brulait entièrement ; et il me sembla qu'elle me dit ces mots : "Vide cor tuum" (Vita Nova, I, 3 ; c'est nous qui avons souligné). 

    Hortus Deliciarum

     Le "salut" de la femme, dans la littérature des Fidèles d'Amour, a un sens chiffré basé sur l'amphibologie des termes "salut" et "santé" 1. Que n'espère jamais avoir pour compagne la "femme", "Béatrice", est-il dit (I,8),qui "ne mérite pas la santé", c'est-à- dire "qui ne mérite pas le salut", la libération. La femme qui "salue" est la femme qui donne le salut ou, pour mieux dire, qui suscite une crise et une expérience d'où peut jaillir le "salut". C'est ainsi que Dante peut parler des effets du "salut", qui dépassent souvent ses forces (I,12). Mais déjà, au fond, la vision de la "femme" agit dans ce sens ; la voir est comme mourir. Dante dit à ce sujet : "j'ai posé les pieds dans cette partie de la vie au-delà de laquelle on ne peut plus avancer si on a l'intention de revenir" (I,14). Et, plus clairement encore (II, 19):

    ''Qui est capable de soutenir sa vue
    deviendra chose noble ou mourra
    et quand elle trouve quelqu'un qui est digne
    de la voir, celui-là témoigne sa valeur ;
    Et il arrive qu'elle lui accorde la santé.''

    Le thème général des Fidèles d'Amour est, comme dans le çaktisme initiatique, qu' "amour" et "femme" activent quelque chose qui dans l'homme est en puissance ou dort (cf Vita Nova II, 20-21). C'est en termes aristotéliciens, l'"intellect possible" (car il n'est pas donné ; c'est seulement une possibilité) et, en termes tantriques, l'élément çivaique, qui avant l'union avec la "femme", est inerte. Eveillé, il s'impose à tout ce qui est humain et samsârique.

    Au début même de la Vita Nova (I,2) il est fait allusion à l'expérience du "contact". Dante parle justement de l'apparition de la "glorieuse dame de mon esprit" qui "fut nommée Béatrice par beaucoup, qui ne savaient la nommer autrement" (qui ne savaient pas de quoi il s'agissait vraiment). Et c'est le moment d'une transformation de l'être humain : "En ce point, je dis vraiment que l'esprit de vie qui réside dans la chambre très secrète du cœur (c'est l'Atman, avec la même localisation que donnent les Upanishad mais conçu comme principe individuel : jivatman) commença à trembler si fortement que ses tempes battaient horriblement et, tremblant, il dit ces mots : "Ecce Deus fortior me, qui veniens dominabitur mihi". S'annonce ainsi le réveil du maître intérieur, du "seigneur du sceptre". Et l'"esprit animal", qui équivaut ici au principe vital, s'étonne et pressent déjà la transfiguration : Apparuit jam beatitudo vestra. Enfin "l'esprit naturel" - que l'on pourrait faire correspondre à la nature samsârique - commence à pleurer, disant : "Heu miser ! Quia frequenter impeditus ero deinceps" : il voit qu'il lui reste peu de chances de diriger encore l'être humain dans le Fidèle d'Amour. Et Dante ajoute : "Dès lors je dis qu'Amour fut le maître de mon âme qui devint immédiatement son épouse". De plus, dans le passage cité plus haut, la "femme" est mise en relation avec la "connaissance du cœur" comme quelque chose qui "brule toute entière": centre d'un feu magique animateur. Tout cela donne un sens extrêmement profond au titre du traité de Dante : Vita Nova. Le femme nue, endormie, enveloppée seulement d'un léger voile "sanguin" pourrait cacher elle aussi une allusion importante. On pourrait la approcher de celle, enclose dans le sang, à laquelle en appelle le divya tantrique qui affirme ne pas avoir besoin d'une femme extérieure.

    Comme celle des adeptes du çaktisme, l'expérience initiatique des Fidèles d'Amour et des courants occidentaux semblables s'appuie donc sur les points suivants :

    1) l'Amour provoque une crise profonde, éveille une puissance qui "tue" presque le vivant et rend actif un principe actif un principe supérieur latent chez l'homme ;
    2) la "femme" engendre ainsi un être nouveau, ce qui entraine une hiérarchie nouvelle de toutes les puissances de la nature humaine ; c'est l'élément supranaturel çivaique qui domine maintenant ;
    3) c'est là la "santé" (le salut) et le début d'une nouvelle existence.
     

    Hortus Deliciarum

     Dans quelles situations existentielles réelles tout cela a pu, dans des cas divers, être réalisé, il est naturellement difficile de le déterminer. Au fond, une sorte d'évocation et de contact sur le plan suprasensible, "subtil", a du entrer en jeu, même si, comme on l'a dit, quelque dame réelle peut avoir servi de point d'appui. Probablement, comme dans certains aspects de la pratique tantrique, on a pu aussi provoquer des situations où un désir exaspéré et rendu subtil en inhibant toute décharge matérielle a fini par se consumer lui-même en débouchant sur une expérience supérieure (ce n'est donc pas à tort qu'on a parlé du "Mystère" de l'Amour platonique au Moyen Age). Une autre correspondance, lourde de sens, mérite d'être signalée. Qu'on se souvienne de ce rituel tantrique où l'homme, tout d'abord et pour une longue période divisée en trois parties, doit passer des nuits dans la même chambre que la jeune fille qu'il a choisie comme çakti et doit dormir avec elle sans la posséder charnellement (cf. p.204). Nous avons cru reconnaitre là le degré préliminaire constitué par une "union subtile". Or, non parmi les Fidèles d'Amour mais dans la chevalerie qui professait le culte de la "femme", l'épreuve ultime du chevalier, appelée asag, consistait à passer une nuit au lit avec la femme complètement nue sans accomplir aucun acte charnel, non pas comme une discipline de chasteté mais pour exaspérer le désir.

    Julius Evola, "Le Yoga Tantrique"

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