• L'alleu, la propriété paysanne au Moyen Age

    Depuis environ un demi-siècle, quelques auteurs, plus avertis des réalités, évoquent l'existence de terres appartenant en propre à des paysans. Ces terres, que nous appelons communément des « alleux » , n'étaient soumises à aucune redevance de caractère économique mais seulement aux droits « banaux » , ceux qu'exerce ordinairement l’État. Cependant l'on reste confondu à constater que l'une des composantes aussi importante de la structure socio-économique d'alors soit encore complètement passée sous silence dans nombre de livres et même de livres récents qui, imperturbablement, continuent à ne parler que des "terres seigneuriales", des domaines des maîtres et des tenures paysannes toutes dépendantes. L'alleu étonne toujours car il va contre l'image féodale...

    Certes, il faut avouer que nos premiers maîtres, dans les dernières décennies du XIXe siècle et au début du nôtre, n'avaient pas la tâche facile. Ils héritaient de slogans solidement assenés depuis des générations, depuis les grands et petits auteurs du temps des lumières. Il semblait difficile d'aller à contre-courant, ou seulement de mettre en doute ou nuancer, faute d'arguments solides et de documents. Ceux-ci, qui auraient permis de cerner exactement les biens paysans, manquaient ou n'avaient pas encore été débusqués. Les villageois, même ceux qui avaient appris à lire et à écrire - plus nombreux qu'on ne le pense ordinairement -, n'éprouvaient aucun besoin de tenir un registre de terres qu'ils exploitaient eux-mêmes et qui ne leur étaient pas contestées. Le censier seigneurial ne citait pas les alleux. Seuls les rôles de l'imposition foncière, établis par les communes dans quelques pays du Midi, en Italie du Nord et du Centre, en Lombardie par exemple et en Toscane, recensaient les propriétés hors des seigneuries ; mais c'étaient, le plus souvent, celles de bourgeois. Pour les paysans, les témoignages de l'alleu, les indications précises sur son importance, sa nature et son destin, se doivent chercher ailleurs par une longue traque, toujours hasardeuse. Les archives judiciaires n'apportent souvent que des débris. Les seuls textes décisifs sont les testaments et, mieux encore, les inventaires après décès qui, eux, donnent une image complète des fortunes ; témoins fidèles mais rarissimes. En tous cas, ceux qui nous restent disent, pour quelques régions de France, cette présence, multiforme mais relativement régulière, de la propriété paysanne, libre et héréditaire, affranchie de toute redevance.

    Pour la France toujours, le premier signe de cet intérêt réside sans doute dans l'étude magistrale que Robert Boutruche consacrait, en 1947, à l'alleu dans la région du Bordelais, montrant comment les paysans pouvaient là travailler le sol en marge de l'exploitation seigneuriale et même contre elle. Depuis lors, d'autres analyses ponctuelles soulèvent, ici et là, un coin du voile.

    Bien entendu, l'alleu, héritier sans doute du temps des Romains, s'est surtout maintenu dans les pays du Midi, en Italie, en Provence et dans le Languedoc, régions où les notaires nous montrent de modestes paysans vendant des terres en toute liberté, dégagés de toute contrainte ; et de même, certes en moindre proportions, dans le Mâconnais, dans le Bourbonnais et dans le Forez. Sans doute à peu près inconnu dans certains comtés d'Angleterre, en Ile-de-France et en Normandie (mis à part l'ilôt du pays d'Yvetot) en voie de disparition semble-t-il en Bretagne, l'alleu paysan représente, en revanche, une part notable des terroirs plus à l'est (région de la Meuse notamment) et surtout vers le nord, en Artois, Hainaut et Flandre.

    Ces quelques renseignements encore très dispersés, généralement non chiffrés, ne permettent sûrement pas de dresser un tableau précis pour l'ensemble du monde occidental. Ils convergent pourtant et autorisent à conclure pour le moment, avec Georges Duby, que « partout, en réalité, les possessions seigneuriales étaient loin de recouvrir l'ensemble des terroirs. Elles laissaient de larges espaces où s'étendaient les alleux modestes.» Et à remarquer, avec plusieurs historiens anglais, que « cette obsession de l'agriculture seigneuriale et de ses revenus a provoqué une méconnaissance fondamentale du développement économique et social du XIIIe siècle.»

    Passage du livre de Jacques Heers "Le Moyen Age, une imposture"

    « L'enfant de la terrePropriété imminente et propriété réelle au Moyen Age »