• L'apprentie prêtresse

    Des profondeurs de son esprit, elle fit resurgir le sortilège. Celui-ci était légèrement différent, avait-elle appris, en fonction de la personne qui l'utilisait ; et parfois, il semblait changer chaque fois qu'il était utilisé. Les mots eux-mêmes n'étaient pas l'élément primordial, contrairement aux réalités dont ils étaient la clé. Et il ne suffisait pas de réciter le sortilège, les paroles n'étaient qu'un déclencheur, une formule mnémotechnique destinée à catalyser une transformation de l'esprit.

    Viviane pensa à une montagne qu'elle avait vue et qui, dans une certaine lumière, prenait l'aspect d'une déesse endormie. Elle pensa au Graal, lui-même simple calice lorsqu'on ne le voyait pas avec les yeux de l'esprit. Qu'était donc le brouillard, quand il n'était pas brouillard ? Et qu'était, réellement, cette barrière entre les mondes ?

    <<Il n'y a pas de barrière...>> Cette pensée s'engouffra dans sa conscience.

    - Qu'est-ce donc le brouillard ?

    <<Il n'y a pas de brouillard... il n'y a qu'une illusion.>> 

    Viviane réfléchissait. Si le brouillard n'était qu'une illusion, que penser alors de ce lieu qu'il dissimulait ? Avalon n'était qu'un mirage, ou bien était-ce l'île des chrétiens qui n'avait pas d'existence réelle ? Peut-être qu'aucun des deux n'existait en dehors de son esprit, mais dans ce cas, qu'était donc cet être qui les avait imaginés ? La pensée pourchassait l'illusion dans une spirale sans fin de déraison, perdant un peu de sa cohérence à chaque tournant, tandis que disparaissaient de nouvelles frontières grâce auxquelles les humains définissaient l'existence.

    <<L'Etre n'existe pas...>> 

    Cette pensée qui avait été autrefois Viviane frémit au contact de la désintégration. Une vision fugitive et tremblotante lui apprit que c'était là, dans cette obscurité, qu'Anara s'était noyée. Voilà donc la réponse ? Absolument rien n'existait ?

    <<Rien... et Tout...>> 

    - Qui êtes-vous ? cria l'esprit de Viviane.

    <<Ton Etre...>> 

    Son Etre n'était rien, un point tremblotant proche de l'extinction ; et puis, au même moment, ou avant, ou après, car ici le Temps non plus n'existait pas, il devint l'Unique, un éclat qui emplit toutes les réalités. Pendant un instant éternel, elle participa à cette extase.

    Et ensuite, comme une feuille trop lourde pour flotter dans le vent, elle retomba, vers le sol, vers l'intérieur, réintégrant toutes les parties perdues. Toutefois, la Viviane qui retourna dans son corps n'était plus exactement celle qui avait été arrachée à sa personnalité. Et pendant qu'elle se recréait, elle retrouva sa voix et chanta les syllabes magiques du sortilège permettant de traverser les brumes, recréant simultanément le monde tout entier.

    Elle comprit, avant même que les brumes ne s'écartent, ce qu'elle avait réalisé. Elle se souvenait de ce jour où elle avait émergé d'un bois touffu, convaincue de marcher dans la mauvaise direction, jusqu'à ce que soudain, entre deux pas, elle sente ce changement dans son cerveau, et trouve le bon chemin.

    Plus tard, en se demandant pourquoi elle avait réussit là où Anara avait échoué, Viviane se dit que peut-être, ces cinq années d'affrontement avec sa mère l'avaient obligée à se bâtir une personnalité capable de résister au contact du Vide lui-même. Mais ce n'était pas l'unique raison. Certaines apprenties prêtresses se perdaient durant l'épreuve, car leurs âmes étaient déjà si proche de l'Unique qu'elles s'y fondaient sans distinction, comme une goutte d'eau ne fait plus qu'un avec l'océan.

     

    Passage du livre de Marion Zimmer Bradley "Le secret d'Avalon" (tome 3 du cycle des Dames du lac)

    « Inion Ni Scannlain - LunasaLes Protocoles des Sages de Sion - histoire d'un faux (1) »

    Tags Tags : , , , ,