• L'élue et son amour de l'Absolu

    Dans le Phèdre écrit par Platon, Socrate dénombre quatre sortes de « fureur » (mania en grec) ou « délire sacré » : la fureur poétique, sacerdotale, prophétique et amoureuse. Chacune est inspirée par une puissance supérieure et, loin d'être maladie ou ordinaire déraison, se révèle faveur divine. (...)

    La parole n'a rien de commun avec le bavardage.

    Ceux qui révèrent la parole sont des gens de grand silence. Et ceux qui accordent attention à toute présence sont bien souvent de grands solitaires. (...)

    Aller de l'exil à l'esseulement, c'est tout le parcours qu'accomplit Hadewijch. Non par volonté, encore moins par ascétisme, mais en raison de son amour de l'Absolu qui effare ses contemporains et la laisse seule face à l'inconquérable Amour.

    Elles n'est pas femme à se plaindre : lorsqu'on est habité par une grande passion, ce feu néglige tout ce qui n'est pas lui. Les pusillanimes ne ressassent leurs peines et leurs malheurs que faute d'un haut désir ; ils se désolent parce qu'ils sont semblables à une terre désolée sur quoi rien ne pousse, rien ne se réjouit. La Béguine ne s'apitoie jamais sur son sort parce que c'est Amour qui la requiert, c'est Amour qui l'a élue, donc mise à part de tous (...)

    Il est plusieurs degrés dans le sentiment ou l'état de solitude. Très tôt, Hadewijch se sent «tombée parmi les hommes», elle n'est pas de ce monde et ne s'attache à aucun des plaisirs qui accaparent le plus grand nombre. Les humains lui semblent « étrangers », autant dire de pâles figurants, des gens qui sont ignorants de l'amour ou lui restent indifférents. L'exil où se trouve ici-bas l'âme noble est bien un isolement sans recours autre que la « brûlante nostalgie » qui pousse l'oiseau à regagner sa véritable patrie. Ainsi c'est une douleur et c'est un aiguillon.

    Car le sentiment d'exil (ellende) serait insoutenable si en l'âme il ne révélait une précieuse élection : être choisi par l'Amour entraîne la séparation d'avec le commun des mortels. La solitude où se tiennent les êtres spirituels n'a rien d'un dédain, elle marque une révérence envers la singularité d'un destin rempli avec conscience et amour. Elle est aussi responsabilité immense. (...)

    Le chemin n'est pas aisé pour autant. Bien au contraire. En raison de sa radicalité, il n'offre plus de recours qu'en Dieu. Toutes les autres aides sont illusoires, inutiles (...)

    Passages du livre de Jacqueline Kelen "Hadewijch d'Anvers"

    « Copier-clonerLe Désir du mystique »