• L'ennemi public numéro un

    Le troc ! Oui, le troc ! Voilà l'espoir du monde ! Plus de monnaie, plus de marchandise tierce, plus d'opération bancaire, tout ce saint-frusquin qui sont les moyens étatiques de contrôler et d'opprimer les hommes... » (...)

    - En somme, vous vivez en autarcie totale ! dit Louis Châgniot pour montrer qu'il savait comprendre et excuser les déplorables errements de cette dérisoire société en pleine décadence.

     - Autarcie ? Pas tout à fait ! C'est le meunier du Breuil qui moud notre blé et nous rend son et farine contre sa suffisance en bois de chauffage. Les Francmontains sont des bûcherons-nés, par la force des choses. Du bois, nous, on ne sait quoi en faire. On en verse trois stères dans chaque fossé en guise de pont pour passer nos charettes dessus ! Et quand les femmes ont à prendre de l'étoffe pour tailler les vêtements, ou bien quand les hommes vont chercher leur clouterie ou leur outillage à la quincaillerie du bourg à dix kilomètres, nous payons avec mon miel, nos oeufs, nos fromages, nos agneaux, nos dindes et nos cochonnailles. Et nos cochonnailles, garçon, elles sont réputées, crois-moi ; tu vas en goûter.

    - Mais il se trouve des commerçants pour accepter cette opération ? s'indigna Louis.

    - Pardi !... Mais au péril de leur vie ! Dame : ils n'ont pas le droit ! Les argousins de l'Etat (saluez !) surveillent ça de près ! Mais ils ne sont pas encore assez malins et l'ordinateur mouchard n'a pas encore trouvé le moyen de déceler ça !

    - Et les factures ? coupa Louis Châgniot qui, comme le premier rat de cave venu, semblait vouloir prendre le Mage en défaut.

    - Justement ! Aucune facture ! Jamais de facture ! Jamais de chèque ! Jamais de papier ! et même jamais d'argent : comme nos pères, on se tape dans la main, on fait entre nous notre petite caisse de compensation et tout le monde s'y retrouve. On a, dans notre crâne, une petite machine enregistreuse qui vaut tous les ordinateurs du monde et qui coûte bien moins cher, et Sa Majesté l'Etat (saluez !), « l'ennemi public numéro un » , n'a pas à savoir si j'achète un cheval, une charrue ou des draps pour le trousseau de la fille que je n'ai pas ! Vous êtes allés vous mettre en grands troupeaux, là-bas, dans les villes et vous fourrer dans le piège. C'est là qu'ils vous attendent, eux, pour vous canarder : tu sais bien qu'ils sont plus faciles à prendre, les oiseaux, quand ils sont en grandes bandes.

    « Et pis, voilà maintenant les ordinateurs ! Vous êtes entassés dans leurs mémoires. Avec vos comptes chèques postaux, bancaires ou autres, l'Etat (saluez !) sait toutes vos transactions, même si vous rachetez une liquette tous les cinq ans ! Pas une ne lui échappe. Il sait même quand vous donnez des étrennes à vos petiots et vous fait payer des droits de succession là-dessus !

    « Vains dieux, si j'avais assez de voix pour que le monde m'entende, j'yeux-y-dirais* : "Si vous voulez être libre, ce qui s'appelle libres, faites comme nous, tous autant que vous êtes." Mais je me tairai, mes gaillards. On me foutrait dans les prisons de l'Etat (saluez !).

     

    *En patois : « je leur dirais » (y = le)

     

    Passages du livre "Le maître des abeilles" d'Henri Vincenot

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