• L'étape initiatique (pourquoi travaillez-vous ?)

    Pourquoi travaillez-vous ? Cette question est le titre d'un article qui m'avait interpellé tellement cela résonnait fort chez moi, et dont les premières lignes sont celles-ci : 

    "Il m'est toujours intéressant de participer à la rencontre sociale. Ce moment ou deux individus, au détour d'une rencontre, s'échangent des questions plus ou moins maladroites, est un ballet que nous répétons sans cesse.
    Je remarque cependant qu'une question semble aujourd'hui être des plus importante; "Qu'est-ce que tu fais / tu bosses dans quoi ?"
    Sans doute que la recherche rapide d'un repère social est à l'origine de cette question, et sans doute qu'elle représente une manière efficace de comparer nos pouvoirs de consommations. Nous pourrions même dans certains cas demander: "Combien tu consommes toi ?", que ce serait pareil."

    Puis il poursuivait avec :

    "Par contre, nous sommes rarement confrontés à la question: "Pourquoi tu travailles ?"

    Mais alors…pourquoi travaillons nous ?

    - Pour payer nos loyers, nos prêts hypothécaires.

    - Pour pouvoir manger…boire.

    - Pour nous chauffer, nous éclairer.

    - Pour nous déplacer.

    - Pour acheter ce dont nous avons besoins.

    - Pour nous sentir en sécurité.

    - Pour bénéficier de soins…pour avoir une bonne mutuelle.

    - Pour donner à nos enfants un toit, une éducation, et une position sociale meilleure.

    - Pour cotiser, et pouvoir bénéficier d'une sécurité sociale, d'une retraite.

    - Parce que nous sommes obligés ?"

    Réponse personnelle (donc la mienne, celle d'une mère au foyer, donc celle d'une personne ne travaillant pas aux yeux de cette société) : Les gens travaillent pour qu'une société qui ne me convient pas continue de vivre. 

    Mais encore ?

    Il y a cette remarque de Cizia Zykë que j'avais noté : "Une société est faite pour les faibles." En effet, à la base la création d'une société est faite pour protéger les membres qui l'a constituent. Elle est le fruit savamment cultivé, soigné, d'un groupe de personnes, d'une communauté, d'un clan, d'une famille, souhaitant mettre en place un lieu de confiance et d'échange, un lieu protecteur pour vivre au mieux dans un univers jugé violent. A la base, car à notre époque - et depuis un certain temps déjà - elle n'est plus tout à fait au service des membres qui la constituent, elle s'est un peu "humanisée" - de la plus laide des façons qui soit, mais sans doute d'une laideur nécessaire -, dans le sens qu'elle a pris vie. Elle est devenue une entité (les hommes l'ont créé et lui ont donné cette place, ils ont accouché du monstre, notre Frankenstein) à la fois mère et père, état providence, ces parents dont nous manquons si cruellement et qui, aux yeux des enfants que nous sommes, nous alimentent de leurs paroles d'évangile. L'Etat, notre père, est là pour notre bien ! La société est notre mère à tous. Amen.

    A quand l'âge adulte ?

    Les rôles se sont inversés, la société est devenue une sorte de monstre dévoreur d'enfants, ceux-là même qu'elle était censée protéger. Mais pourquoi ? Par manque de maturité et donc de lucidité des enfants en questions. Une étape obligée pour le passage à l'âge adulte. Une étape initiatique. C'est dans les pires moments que l'homme se révèle à lui-même, ou disparaît, c'est selon.

    Ma première pensée, suite à la lecture des questions de ce début d'article, avait été cette histoire du pêcheur mexicain, parce que oui, pourquoi s'acharner à "travailler" comme nous avons coutume de le dire, pour avoir ce dont nous n'avons nul besoin ? Sous un autre angle, c'est aussi l'éternel conflit entre la vision Occidentale et Orientale, ce passage de lecture - voir l'envers du décor - en était aussi une parfaite illustration : "Nous ne sommes pas paresseux. Nous prenons seulement le temps de vivre. Ce qui n'est pas le cas des Occidentaux. Pour eux, le temps, c'est de l'argent. Pour nous, le temps, ça n'a pas de prix. Un verre de thé suffit à notre bonheur, alors qu'aucun bonheur ne leur suffit. Toute la différence est là, mon garçon."

    (bon, je sais aussi que cette vision peut sembler décalée par rapport à la réalité, que le monde oriental a son lot d'envahisseurs, de barbares, d'esclavagistes ! je ne sais que trop bien tout cela, mais ce qui m'intéresse ici, c'est l'approche sur le travail en lui-même)

    Quelle est donc cette injonction de devoir se choisir un métier ? Pourquoi devrions-nous entrer dans telle ou telle autre catégorie ?

    Un homme complet - je ne parle pas là de l'être intérieur et du yin et du yang, et ce même si effectivement, ce travail est censé être fait pour être complet au dehors, disons que j'y mets des degrés, des nuances - est à mes yeux un être sachant, d'abord et avant tout, toucher à tout. Celui-là saura se débrouiller en toute circonstance. Celui-là sera autonome. Celui-là aura un comportement d'adulte responsable. Les autres, ne sont que des enfants, des gamins se rêvant Hommes, et ignorant comment vivre, tout simplement. Ignorant ce que  le mot Vivre signifie. Ils se contentent alors de sucer le mamelon de leur mère Société, de se révolter régulièrement contre leur père Etat - crise de l'adolescence aidant - sans toutefois passer à l'âge adulte, c'est si confortable, l'enfance, n'est-ce pas.

    Une autre lecture m'avait marquée, c'était dans le livre "L'Islande médiévale" de Régis Boyer, il expliquait entre autre que certes des métiers existaient bien, mais que chaque habitant savait "tout faire", je vais dire ça comme ça et ce même si c'est très excessif, mais sur le fond, le principe était là. Un islandais, tout islandais qui se respectait ! (ils correspondaient à une élite, je précise, ils avaient été choisi en ce sens pour vivre en Islande) savait cuisiner, lire, écrire, chanter, faire de la musique, s'occuper de ses bêtes, fabriquer ses outils, construire sa maison, se soigner, se battre, défendre les siens, etc... et faire ce que nous appellerions aujourd'hui de la politique, c'est à dire participer à l'Alping, l'assemblée des hommes libres. Si travail il y avait, c'était comme pour cette histoire de pêcheur mexicain (voir plus haut en lien), le travail était lié à la vie de chaque instant tout comme le sacré et le destin*, cela n'avait rien de commun avec le flot actuel de salariés pleurant après un emploi, ou d'étudiants se demandant ce qu'ils vont bien pouvoir faire de leur vie parce qu'ils n'ont pas un métier défini en tête pour se construire et oser exister, car au final c'est bien de cela qu'il est question dans notre société d'aujourd'hui. Pour exister, il faut se définir au travers d'une profession, sinon, nous voilà réduit à peau de chagrin, à quantité négligeable, mais bon, dans une société du règne de la quantité, rien que de très logique au fond... 

     

    Voir aussi : La profession, le métier, cette spécialisation oubliée

    *"(...) l'Islandais du Moyen Age paien n'évolue pas dans un univers platement réaliste : le monde des apparences n'est rien pour lui, il sait qu'au-delà ou en deça existe un autre univers qui est proprement celui du double auquel il peut avoir accès par des moyens magiques. Aussi la lecture de textes réputés réalistes comme les sagas ne manque-t-elle jamais de nous désarçonner, tant ils sont littéralement submergés dans un bain surnaturel (...)
    Tout est hanté, tout est dédoublé (...)
    C'est la suprématie de la science, du savoir notamment ésotérique, c'est la valeur éminente de l'intelligence, c'est la certitude implicite que l'essentiel n'est pas visible aux yeux. Et donc, quelle débauche de rites magiques - de transmission, d'imitation, de génération, toute la taxinomie de rigueur est sollicité ici. (...)
    Un détail encore : si la magie est bien la science des choses secrètes (cachées !), nous ne pouvons être surpris de constater à quel point tous les dieux et héros sont assoiffés de savoir. (...)
    Aujourd'hui encore, en islandais, "comment allez-vous ?" ne se traduit pas littéralement, mais par "hvad er at frétta ?" : qu'y a-t-il à apprendre, quelles sont les nouvelles !" extraits du livre de Régis Boyer "L'Islande médiévale".

    « Aux frontières du surnaturel - Atlantide le continent disparuL'HOMME-BUS »