• L'harmonie est à la fin de la lutte

    A partir du moment - cela a commencé au XVIIIe siècle - où l'on a dénié au guerrier la culture, le goût du chant et de la poésie, on a fait de lui un homme violent, un soldat destiné à tuer ; et en séparant l'ardeur guerrière de la sensibilité, on a fait de l'artiste un être raffiné, certes, mais quelque peu efféminé, sans vigueur. Désormais les catégories sont là, antagonistes : le militaire brutal ou grossier mais actif et le poète élégant, tendre, mais exempt de courage. Et pourtant, à fréquenter les mythes et les glorieuses figures de l'histoire, on se rend bien compte qu'une même énergie, une même splendeur aussi, circule de la prouesse à la poésie et à l'amour, dont le centre se trouve dans le coeur-courage. Avec fougue et ferveur, le héros s'adonne au combat et à l'amour, aux armes et aux lettres ; la musique, la femme, le compagnon d'armes exaltent son énergie. (...) 

     

    Le guerrier n'est pas une figure violente mais un exemple de fougue et de courage. Il ne tremble pas devant le danger, il ne cherche pas à rester indemne. Il affronte, et il paie de sa personne. Rien de commun avec le personnage du soldat qui est un instrument, n'a pas de responsabilité propre et en principe a pour tâche de tuer. Ce qui caractérise le guerrier à travers toutes les civilisations traditionnelles - des Grecs antiques aux samourais, en passant par les Vikings et les chevaliers aztèques -, c'est non la soif de verser le sang et de détruire mais le désir de mesurer ses forces, d'accomplir des exploits, de défier la mort. Ainsi, à leur première rencontre, Gilgamesh et Enkidu s'affrontent à mains nues. Ayant chacun expérimenté la vaillance de l'autre et sa vigueur physique, ils arrêtent la lutte et scellent leur amitié. De la même façon, au chant VII de L'Illiade, les champions ennemis Hector et Ajax se livrent un combat singulier qui dure des heures jusqu'à l'arrivée de la nuit. Les adversaires font preuve de qualités égales dans le maniement des armes, l'audace et l'ardeur. Le soir tombe, incitant à la trêve. Hector et Ajax se saluent, ils échangent des cadeaux précieux puis retournent joyeux dans leurs camps respectifs. "Tous deux se sont battus pour la querelle qui dévore les coeurs et se sont séparés après avoir formé un amical accord." En observant le comportment des samourais, on remarque qu'ils sont entièrement dévoués à leur seigneur mais n'ont aucun goût pour le massacre. S'ils tuent, c'est par devoir, non par plaisir. Beaucoup de samourais deviennent ensuite moines bouddhistes et dans leur retraite ils prient pour l'expiation des morts qu'ils ont causées... Enfin, dernier exemple puisé chez les nordiques guerriers de la mer, qui ne doivent pas s'acharner sur le vaincu. Ainsi énonce le code Viking, d'après La Saga de Frithjof du Suédois Tegnér : "Le vaisseau d'un autre Viking est en vue. Lutte et bataille ! Il fait chaud sous les boucliers. Si tu recules d'un pas, tu es chassé loin de nous. C'est la loi. Es-tu vainqueur, c'est assez ! Celui qui demande la paix n'a point de glaive ; il n'est ton ennemi. La prière est la fille de Walhalla. Ecoutez la pâle prière. Il est lâche celui qui dit non."

    On le voit, chez le guerrier le combat est toujours loyal. Le soldat, le fanatique, le tueur ne sont pas des figures dévoyées du guerrier mais des figures opposées : ils représentent la force brutale, la violence aveugle, la domination par les armes là où le guerrier incarne la maîtrise de soi et la force d'âme. (...) 

     

    Le guerrier spirituel ou angelus militans peut paraître inquiétant parce qu'il ose trancher, parce qu'il reconnaît et dénonce le mal au lieu de vouloir le comprendre et pactiser, parce qu'il rappelle que l'amour, l'amitié, la fraternité sont vaillants, non point complaisants, parce qu'il nous oblige à prendre position. Comme il fait peur par son courage et sa rigueur, on va l'affubler d'oripeaux suspects, on le qualifiera de fanatique, d'extrêmiste, voire de fasciste, ce qui est un comble pour un héros solitaire qui n'engage que lui, ne cherche pas à faire école et surtout ne s'affilie jamais à une idéologie, à un parti, à une religion. Comme il affronte le danger, il paraît dangereux surtout à ceux qui ont peur de s'affirmer et à ceux qui vivent dans le vague. Or il n'est pas plus noble de faire de nécessité vertu que de faire d'impuissance tolérance. (...)
    Car tout se passe comme si notre monde moderne, empli d'armes et de guerres, de fanatisme de tous bords et de violences patentées parce que lucratives, tout se passe comme si ce monde englué dans l'infrahumanité tâchait de retrouver l'amour perdu en brandissant le concept, politique et passe-partout, de tolérance. Une tolérance qui voudrait dire tout accepter, parce qu'on a peur de s'impliquer, parce qu'on veut plaire à tout prix. (...)
    A relire les saints et les mystiques de toutes les traditions religieuses, on s'aperçoit que l'amour dont ils parlent, qu'ils éprouvent et qui les éprouve, est une blessure et ouverture, désespérance et joie, hardiesse et douleur, c'est la rose et les épines, c'est l'épée qui tranche et fouille, c'est la lumière qui terrasse ou aveugle. Rien de bêtifiant. Faut-il rappeler, à une époque qui ne vise que le confort, le non-effort, la gratification ou la prime de risque, que le spirituel ne fait pas de cadeaux, que les anges ne font pas irruption dans l'existence des hommes pour les bercer et les endormir suavement. La voie spirituelle engage et exige : ceux qui s'y aventurent et persistent sont nécessairement des guerriers.
    L'amour incarné par Jésus, la compassion du Bouddha sont aussi éloignés de la profane tolérance que l'harmonie véritable l'est de la masse confuse, indifférenciée. L'harmonie est à la fin de la lutte, elle naît de la lutte et s'élève au-dessus d'elle. Elle a à voir avec "l'arc et la lyre" dont parle Héraclite - la flèche, la tension, non la mélodie seulement - et aussi avec ce que les Egyptiens anciens représentaient par un même hiéroglyphe, signifiant à la fois la harpe et la cour de justice. C'est pourquoi les tièdes et les neutres pourront parfois se targuer du titre de thérapeutes mais ils n'indiqueront jamais une voie spirituelle.
    Comme il y a des affinités électives, il est bon de ressentir des dégoûts viscéraux. (...) le combat spirituel n'est pas un vain mot. L'âme est guerrière et l'amour héroique : ils ne disent pas que tout est acceptable. Il existe ainsi des comportements, des idéologies, qui sont odieux et doivent être jugés tels ; et qui doivent rester inadmissibles si on se déclare individu éthique. (...)
    La perte de l'éthique, de la rigueur de l'épée sur tous les plans - intellectuel, politique, spirituel, artistique - est due à cette ambiance lénifiante, dévirilisante, infusée par les thérapeutes et divers travailleurs sociaux qui s'inquiètent davantage de réhabiliter le criminel que de sanctionner sa conduite et finalement s'intéressent bien plus au cas de ce "malade" qu'à la souffrance de la victime. Il y a une façon perverse de cultiver la maladie, de ressasser les problèmes, qui englue tous les individus corps et biens et qui encombre la Création, au lieu de faire croître la lumière, les germes d'espoir, les forces de vie. L'épée du guerrier, qui est aussi une flamme matérialisée, tranche dans le vif au lieu de s'attarder ; le guerrier ne se retourne pas, ne s'attache pas au passé, aux problèmes, à tout ce qui risque d'entraver son action. Avancer est pour lui une façon de se dépasser, de se dépouiller. Le guerrier du mythe n'est jamais un ancien combattant, il est toujours sur le champ de bataille, dans la lutte à venir. Il n'est pas intéressant parce qu'il souffre ou  parce qu'il a souffert mais parce qu'il continue et transforme ses épreuves en cadeaux de la vie. Et s'il montre ses blessures, ce n'est pas pour se faire plaindre mais comme signes d'honneur, indiquant qu'il a traversé les épreuves et affronté les jugements sans se dérober. Le guerrier spirituel est d'autant plus exigeant avec lui-même qu'il ne montre nulle complaisance pour les autres. Mais il n'oblige personne à suivre son chemin. (...)
    A tous ceux qui ne jurent que par les "çakras" et la "kundalini", il est bon de raconter les histoires de Samson, d'Achille et de Cuchulainn qui affrontent le réel et qui font quelque chose de leur énergie au lieu d'explorer pendant toute leur existence des "niveaux de conscience" et des "plans vibratoires"... Beaucoup de nos contemporains sont atteints par ce dévoiement de l'énergie qui n'aurait refuge que dans la pratique du yoga, du tai-chi, du chi-qong, etc..., et serait dans l'impossibilité de se manifester quotidiennement. Courageusement. Une voie spirituelle qui serait fuite devant les réalités de la vie est nécessairement suspecte, en tout cas inefficace. (...) Car tous ces évaporés du "vibratoire" négligent leut tâche humaine de confrontation au réel. (...) Cela me fait penser à ceux qui proposent des exercices ou suivent des stages pour "sentir l'énergie d'amour" et qui, dans la vie quotidienne, n'adressent jamais un sourire, ne savent dire un mot aimable, ne savent s'intéresser à l'autre...
    Quand on affronte le réel, comme le guerrier, on ne peut être dans l'imposture. C'est parce que avec une belle fureur le héros agit dans le concret qu'il peut plus tard affronter le métaphysique, l'invisible.

    Passages du livre de Jacqueline Kelen "L'éternel masculin".

    « Quand une société s'acharne à ignorer le soiCharlie Winston - I love your smile »

    Tags Tags : , , , ,