• L'unique mission

    "Et alors, telle une flamme vive, jaillit en moi cette révélation : pour chacun de nous, il est une « mission », mais non une mission qu’il puisse choisir librement et avec laquelle il puisse agir à sa guise. Il était faux de vouloir de nouveaux dieux. Il était complètement faux de vouloir donner quelque chose au monde. Pour un homme conscient, il n’était aucun, aucun autre devoir que celui de se chercher soi-même, de s’affirmer soi-même, de trouver en tâtonnant son propre chemin, quel qu’il fût. Cette révélation qui était le fruit de ma rupture avec Pistorius m’ébranla fortement. Souvent, je m’étais plu à jouer avec les images de l’avenir. Souvent j’avais rêvé de rôles qui devaient m’être assignés, comme poète peut-être, ou comme prophète ou comme peintre. Tout cela était vain ! Pas plus qu’un autre, je n’étais ici-bas pour composer des poèmes ou pour prêcher, ou pour peindre. Tout cela était accessoire. La vraie mission de chaque homme était celle-ci : parvenir à soi-même. Qu’il finisse poète ou fou, prophète ou malfaiteur, ce n’était pas son affaire ; oui, c’était en fin de compte dérisoire ; l’important, c’était de trouver sa propre destinée, non une destinée quelconque, et de la vivre entièrement. Tout le reste était demi-mesure, échappatoire, fuite dans le prototype de la masse et peur de son propre moi. L’idée nouvelle, terrible et sacrée, se présenta à mon esprit, tant de fois pressentie, peut-être souvent exprimée déjà, mais vécue seulement en ce moment même. J’étais un essai de la nature, un essai dans l’incertain, qui, peut-être, aboutirait à quelque chose de nouveau, peut-être à rien ; laisser se réaliser cet essai du sein de l’Inconscient, sentir en moi sa volonté, la faire entièrement mienne, c’était là ma seule, mon unique mission."

    Passage du livre "Demian" de Hermann Hesse

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