• La naissance du capitalisme au Moyen Age

    Au Moyen Age, la banque n'existait pas. Les mots de  « banque» et de « banquier» ne se trouvent ni dans les contrats de notaires, ni dans les livres de comptes ou les comptes rendus des procès. Apparus en France au XVIIIe siècle, plus tard encore en Italie, à Venise et à Gêne, ils doivent leur origine aux bancs dressés sur un champ de foire, sur une place publique ou sur le port des changeurs qui, experts dans l'art de maîtriser les trafics des métaux précieux, des joyaux et des monnaies, étaient aussi prêteurs. On disait également « tables***» ; dans les premiers temps, c'étaient des planches posées sur des tréteaux ; le changeur se tenait debout et, le soir, les démontait en quelques instants pour laisser la place libre et regagner sa demeure. Etait-il devenu insolvable ou convaincu de malversations, de livrer des fausses pièces ou de tromperies excessives sur les cours des monnaies, les magistrats de la cité faisaient casser son banc en public. C'était la banqueroute (banc rompu).

    On ne parlait pas de banque mais de change. En Italie et dans le midi de la France, l'association professionnelle des financiers était partout l'art du change qui, en bien des cités, venait, art majeur, après celui des marchands. Pour désigner leurs entreprises, dans les contrats d'association et dans les règlements des comptes, les changeurs et les prêteurs d'argent disaient «   compagnie» ou « société» et pour leurs filiales, installées dans des villes étrangères, ils ne parlaient, dans leurs comptes ou dans leurs lettres, que de « tables».

    Les historiens ont longtemps négligé ces changeurs, considérés sans doute comme des gagne-petit alors qu'ils tenaient bonne place dans la hiérarchie des métiers, dans la société et la vie publique de la cité, souvent membres des conseils et du collège des consuls. Le retard pris à étudier leurs activités nous fut dicté par l'idée d'une économie « médiévale» que l'on voulait primaire, primitive même. Certains parlaient volontiers d'une économie « fermée» ou « de subsistance», en tout cas jamais « capitaliste» ni même « précapitaliste». Temps de transactions à court rayon d'action, de petits marchés ou de trocs approximatifs, objets de palabres sans fin. Et d'un trafic international qui se limitait aux transports par caravanes pour se protéger des brigands et aux navigations laborieuses de galères, lesquelles longeant les côtes, ne se hasardaient pas en hiver. Ce fut la thèse soutenue, à l'appui de l'image d'un obscurantisme médiéval, par Werner Sombart (1863-1941), que ses disciples disaient « marxien» et non « marxiste» et qui, dans son ouvrage Le Capitalisme moderne, riche de six volumes, publié en 1902, a sans doute été le premier à employer couramment le mot « capitalisme». Dans la même logique de la pensée et le même aveuglement devant les faits, s'inscrit la belle construction de Max Weber (1864-1920), qui, fils d'une famille protestante allemande, un temps ami de Sombart, s'est, dans Economie et société, appliqué à montrer que les valeurs de l'Eglise catholique, l'éloge de la pauvreté, le devoir de charité, la condamnation des prêts à intérêt étaient des obstacles au développement du capitalisme, à tel point que les hommes d'affaires furent parmi les premier à souhaiter la Réforme.

    Thèses l'une et l'autre mises à bas par d'innombrables travaux de vrais chercheurs. Comment ne pas comprendre que ces rappels à l'ordre pour condamner l'usure donnaient, tout au contraire, la preuve qu'elle était largement pratiquée à tous les niveaux de la société, pour toutes sortes de transactions, même dans les actes ordinaires de la vie quotidienne ? Sinon, pourquoi tant d'application à rappeler l'interdit ? Il y a de cela presque un demi-siècle, Marc Bloch avait dit, en quelques mots choisis, que les historiens étaient souvent de grands naïfs qui croyaient tout ce qu'ils trouvaient écrit. Pourtant, la thèse d'une économie  «  médiévale» paralysée par des tabous est aujourd'hui encore défendue par ceux qui, fidèles aux schémas marxistes, ne peuvent admettre que le  « capitalisme» ait, sous quelque forme que ce soit, existé avant l'époque « moderne». L'important, pour eux, n'est pas d'étudier les archives mais de disserter sur les mentalités et les comportements intellectuels. Les beaux esprits des salons du XVIIIe siècle se disaient philosophes ; ceux-ci s'affichent « anthropologues».

    *** Dans les débuts des années 1300, l'un des changeurs-usuriers établis à Paris, sur le pont au Change, s'appelait Martin la Grande Table ; le nom est resté à ses descendants. Par ailleurs, en Grèce, «banque» se dit encore trapeza (table).

    Passage du livre de Jacques Heers "La naissance du capitalisme au Moyen Age : Changeurs, usuriers et grands financiers"

    « Mondes intérieurs, Mondes extérieurs La Vouivre : énergie tellurique »