• La profession, cette spécialisation, cette monoculture du travail

    "Si un jour on te reproche que ton travail n'est pas un travail de professionnel, dis-toi bien que des amateurs ont construit l'arche de Noé et des professionnels le Titanic !"

    Cela commence avec cette note humoristique et se poursuit avec cet échange (sur facebook) :

    - Comme quoi la professionnalisation, il y a à redire.

    - Oui, et l'époque actuelle ne favorise pas beaucoup l'artisanat, et certaines professions disparaissent au profit de de la grande distribution. C'est dramatique.

    - Certes, mais ce que nous nommons aujourd'hui l'artisanat est déjà une professionnalisation. Par exemple, au Moyen Age, nombre de confréries sont nées pour défendre telle ou telle autre profession au détriment de d'autres plus généralistes, et donc en tant que telles, jugées incompétentes - ce qui à mes yeux est une foutaise et représente le début de la folie dans laquelle nous sommes aujourd'hui (les personnes malhonnêtes sont partout, professionnalisation ou pas). L'exemple type étant la guerre entre les épiciers et les apothicaires sous la houlette des médecins, puis plus tard les pharmaciens sous la houlette des laboratoires. Au nom d'une perfection tout ce qu'il y a de plus inhumaine, la professionnalisation fait foi, fait loi.

    C'est pour cela que j'avais énormément apprécié le livre "L'Islande médiévale" de Régis Boyer, livre dans lequel il expliquait que oui, des métiers existaient bien, mais que chaque habitant savait "tout faire", je vais dire cela comme ça, et ce même si c'est très excessif. Un islandais, tout islandais qui se respectait savait cuisiner, lire, écrire, chanter, faire de la musique, s'occuper de ses bêtes, fabriquer ses outils, construire sa maison, se soigner, se battre, défendre les siens, etc... et faire ce que nous appellerions aujourd'hui de la politique, c'est à dire participer à l'Alping, l'assemblée des hommes libres. Une vue d'ensemble, toujours. Pas de professionnalisation (de monoculture du travail). 

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    Alors, je sais bien que chacun peut me rétorquer que sans professionnalisation, nous n'en serions pas là où nous en sommes aujourd'hui, que ce soit au niveau "spirituel", philosophique, matériel, artistique, scientifique, technologique, etc. Oui, et alors ? (sans parler des jeunes - des nouveaux et de ceux que nous avons été - qui doivent se torturer l'esprit pour se choisir une orientation, une filière, un métier, qui au final ne leur convient pas forcément plus que ça, mais comme il faut gagner sa vie n'est-ce pas - enfin dans une société comme la nôtre) Où en sommes-nous donc vraiment ?

    Bien sûr il y a des personnes qui se sentent plus attirées - quand ce n'est pas irrésistiblement aimantés - vers une occupation particulière, mais cela n'est pas suffisant pour contraindre toute une population à devoir se choisir un métier (d'ailleurs à ce propos, se poser la question du pourquoi profond de la fuite de plus en plus de gens, de cette recherche du vivre hors des critères de notre société). Certes, au cours d'une existence, nombre de personnes peuvent avoir eu l'occasion de pratiquer diverses professions, d'ailleurs de nos jours les reconversions sont très dans l'air du temps. Mais sur le fond, qu'avons-nous besoin de nous infliger ainsi une réduction de nos capacités, de nos possibilités ? Au nom de quoi ?

     La profession est une activité spécialisée, elle se focalise sur un domaine, donc forcément au détriment des autres (au même titre que la monoculture provoque des dégats dans la nature, des déséquilibres importants). Elle est choisi parmi toutes les activités qu'un humain devrait pratiquer de façon plus ou moins régulière pour son bien-être et celui de ses proches, pour son autonomie. Or à cela, avec le "progrès", nous avons encore trouvé le moyen de spécialiser cette spécialisation qu'est le métier, la profession !

    Jusqu'où irons-nous dans cette déchéance ?

    Oui, comme disait Vincenot "victimes d'une spécialisation absolue et sacrifiées, toutes, à la productivité et à l'efficacité du monstre Etat", voilà dès le départ vers quoi nous nous dirigions sans le savoir, dès les premiers métiers et leurs "querelles de clochers", leurs querelles de corporations, de confréries, de syndicats.

    "(...) c'est une matière bien moulée, bien conditionnée qui fonctionne. Plus d'individus : une collectivité."

    Et quand je pense que certains continuent de nous rabâcher que nous sommes tombés dans une société d'individualistes... (voir ou revoir Société d'asociaux avec ce passage, en plus de ce qui précède : "Que de gémissements sur le prétendu  "individualisme" de nos jours, sur le chacun pour soi, sur l'oubli des autres. Oubli des autres ? Dans un monde ou tout est fait pour que chacun ne soit jamais seul face à lui-même ? Dans une société du tout image, tout musique, tout bruit de fond (télé, ordi, musique - que ce soit dans les magasins ou ailleurs -, etc.), tout association, tout regroupement (pédagogique, école, communes, etc.), tout lotissement, tout immeuble de x étages ? Tout est fait pour empêcher de se retrouver seul face à soi-même, tout est soigneusement mis en place pour distraire chacun, car il faut se distraire n'est-ce pas. Mais se distraire de quoi au juste ? de ce qui étouffe en nous occupant du matin au soir et même la nuit pour ceux qui n'arrivent plus à dormir ? ou de ce que notre Soi pourrait bien nous révéler si nous nous penchions un peu plus sur ce qui ne tourne pas rond dans notre existence ? Les autres sont un peu trop présents, voilà ce qu'il y a. Ce n'est pas l'individualisme qui pose problème, mais le manque d'individualisme, c'est très différent.") Mais plus encore, c'est le manque d'individuation.

    Dans l'instauration d'une volonté forte d'imposer un diktat - soit un poison -, il y a inclus d'office le remède qui le tuera, c'est l'antidote au poison, au diktat, ou dit aussi autrement, le remède est dans le poison, il va s'éliminer de lui-même. Nous vivons une époque qui voit disparaître le travail (chômage, robotisation de tout) et qui en même temps spécialise tout de plus en plus, sorte de combat de l'hydre avant sa mort programmée.

    Bref, que chacun puisse vivre comme bon lui semble, spécialisation ou pas, sans être pointé du doigt comme un être déviant. Ma normalité n'est pas celle du voisin sans pour autant être inique, elle est autre, l'égalité n'ayant rien à voir là-dedans.

    « De Gaulle sur le sionisme et le conflit Israel Palestine - 1967 Vladimir Boukovski : U.E. une seconde Union Soviétique ? »