• "La Réincarnation" René Guénon

    "(...) la "conception philosophique" de la réincarnation, celui de "conception sociale" serait peut-être encore plus juste en la circonstance si l'on considère ce que fut l'origine réelle de réincarnation. En effet, pour les socialistes français de la première moitié du XIXe siècle, qui l'inculquèrent à Allan Kardec, cette idée est essentiellement destinée à fournir l'explication de l'inégalité des conditions sociales qui revêtait à leurs yeux un caractère particulièrement choquant. Les spirites conservèrent ce même motif pour justifier leur croyance en la réincarnation. Ils ont même voulu étendre l'explication à toute inégalité autant intellectuelle que physique." 

    "Le terme de «réincarnation » doit être distingué de deux autres termes au moins, qui ont une signification totalement différente, et qui sont ceux de « métempsychose » et de « transmigration » ; il s'agit là de choses qui étaient fort bien connues des anciens, comme elles le sont encore des Orientaux, mais que les Occidentaux modernes, inventeurs de la réincarnation, ignorent absolument. Il est bien entendu que, lorsqu'on parle de réincarnation, cela veut dire que l'être qui a déjà été incorporé reprend un nouveau corps, c'est-à-dire qu'il revient à l'état par lequel il est déjà passé ; d'autre part, on admet que cela concerne l'être réel et complet, et non pas simplement des éléments plus ou moins importants qui ont pu entrer dans sa constitution à un titre quelconque. En dehors de ces deux conditions, il ne peut aucunement être question de réincarnation ; or la première la distingue essentiellement de la transmigration, telle qu'elle est envisagée dans les doctrines orientales, et la seconde ne la différencie pas moins profondément de la métempsychose, au sens où l'entendaient notamment les Orphiques et les Pythagoriciens. Les spirites, tout en affirmant faussement l'antiquité de la théorie réincarnationniste, disent bien qu'elle n'est pas identique à la métempsychose ; mais, suivant eux, elle s'en distingue seulement en ce que les existences successives sont toujours « progressives », et en ce qu'on doit considérer exclusivement les êtres humains : « Il y a, dit Allan Kardec, entre la métempsychose des anciens et la doctrine moderne de la réincarnation, cette grande différence que les esprits rejettent de la manière la plus absolue la transmigration de l'homme dans les animaux, et réciproquement ». Les anciens, en réalité, n'ont jamais envisagé une telle transmigration, pas plus que celle de l'homme dans d'autres hommes, comme on pourrait définir la réincarnation ; sans doute, il y a des expressions plus ou moins symboliques qui peuvent donner lieu à des malentendus, mais seulement quand on ne sait pas ce qu'elles veulent dire véritablement, et qui est ceci : il y a dans l'homme des éléments psychiques qui se dissocient après la mort, et qui peuvent alors passer dans d'autres êtres vivants, hommes ou animaux, sans que cela ait beaucoup plus d'importance, au fond, que le fait que, après la dissolution du corps de ce même homme, les éléments qui le composaient peuvent servir à former d'autres corps ; dans les deux cas, il s'agit des éléments mortels de l'homme, et non point de la partie impérissable qui est son être réel, et qui n'est nullement affectée par ces mutations posthumes.

    La dissociation qui suit la mort ne porte pas seulement sur les éléments corporels, mais aussi sur certains éléments que l'on peut appeler psychiques ; cela, nous l'avons déjà dit en expliquant que de tels éléments peuvent intervenir parfois dans les phénomènes du spiritisme et contribuer à donner l'illusion d'une action réelle des morts ; d'une façon analogue, ils peuvent aussi, dans certains cas, donner l'illusion d'une réincarnation. Ce qu'il importe de retenir, sous ce dernier rapport, c'est que ces éléments (qui peuvent, pendant la vie, avoir été proprement conscients ou seulement « subconscients ») comprennent notamment toutes les images mentales qui, résultant de l'expérience sensible, ont fait partie de ce qu'on appelle mémoire et imagination : ces facultés, ou plutôt ces ensembles, sont périssables, c'est-à-dire sujets à se dissoudre, parce que, étant d'ordre sensible, ils sont littéralement des dépendances de l'état corporel ; d'ailleurs, en dehors de la condition temporelle, qui est une de celles qui définissent cet état, la mémoire n'aurait évidemment aucune raison de subsister.

    Il faut encore ajouter que, dans l'ordre psychique, il peut arriver, plus ou moins exceptionnellement, qu'un ensemble assez considérable d'éléments se conserve sans se dissocier et soit transféré tel quel à une nouvelle individualité ; les faits de ce genre sont, naturellement, ceux qui présentent le caractère le plus frappant aux yeux des partisans de la réincarnation, et pourtant ces cas ne sont pas moins illusoires que tous les autres. Tout cela, nous l'avons dit, ne concerne ni n'affecte aucunement l'être réel ; on pourrait, il est vrai, se demander pourquoi, s'il en est ainsi, les anciens semblent avoir attaché une assez grande importance au sort posthume des éléments en question. Nous pourrions répondre en faisant simplement remarquer qu'il y a aussi bien des gens qui se préoccupent du traitement que leur corps pourra subir après la mort, sans penser pour cela que leur esprit doive en ressentir le contre-coup ; mais nous ajouterons qu'effectivement, en règle générale, ces choses ne sont point absolument indifférentes ; si elles l'étaient, d'ailleurs, les rites funéraires n'auraient aucune raison d'être, tandis qu'ils en ont au contraire une très profonde. Sans pouvoir insister là-dessus, nous dirons que l'action de ces rites s'exerce précisément sur les éléments psychiques du défunt ; nous avons mentionné ce que pensaient les anciens du rapport qui existe entre leur non-accomplissement et certains phénomènes de « hantise », et cette opinion était parfaitement fondée. Assurément, si on ne considérait que l'être en tant qu'il est passé à un autre état d'existence, il n'y aurait point à tenir compte de ce que peuvent devenir ces éléments (sauf peut-être pour assurer la tranquillité des vivants) ; mais il en va tout autrement si l'on envisage ce que nous avons appelé les prolongements de l'individualité humaine. Ce sujet pourrait donner lieu à des considérations que leur complexité et leur étrangeté même nous empêchent d'aborder ici ; nous estimons, du reste, qu'il est de ceux qu'il ne serait ni utile ni avantageux de traiter publiquement d'une façon détaillée.

    C'est précisément la vraie doctrine de la transmigration, entendue suivant le sens que lui donne la métaphysique pure, qui permet de réfuter d'une façon absolue et définitive l'idée de réincarnation ; et il n'y a même que sur ce terrain qu'une telle réfutation soit possible. Nous sommes donc amené ainsi à montrer que la réincarnation est une impossibilité pure et simple ; il faut entendre par là qu'un même être ne peut pas avoir deux existences dans le monde corporel, ce monde étant considéré dans toute son extension : peu importe que ce soit sur la terre ou sur d'autres astres quelconques ; peu importe aussi que ce soit en tant qu'être humain ou, suivant les fausses conceptions de la métempsychose, sous toute autre forme, animale, végétale ou même minérale.

    Nous ne pouvons songer à exposer ici, avec tous les développements qu'elle comporte, la théorie métaphysique des états multiples de l'être ; nous avons l'intention d'y consacrer, lorsque nous le pourrons, une ou plusieurs études spéciales. Mais nous pouvons du moins indiquer le fondement de cette théorie, qui est en même temps le principe de la démonstration dont il s'agit ici, et qui est le suivant : la Possibilité universelle et totale est nécessairement infinie et ne peut être conçue autrement, car, comprenant tout et ne laissant rien en dehors d'elle, elle ne peut être limitée par rien absolument ; une limitation de la Possibilité universelle, devant lui être extérieure, est proprement et littéralement une impossibilité, c'est-à-dire un pur néant, Or, supposer une répétition au sein de la Possibilité universelle, comme on le fait en admettant qu'il y ait deux possibilités particulières identiques, c'est lui supposer une limitation, car l'infinité exclut toute répétition : il n'y a qu'à l'intérieur d'un ensemble fini qu'on puisse revenir deux fois à un même élément, et encore cet élément ne serait-il rigoureusement le même qu'à la condition que cet ensemble forme un système clos, condition qui n'est jamais réalisée effectivement. Dès lors que l'Univers est vraiment un tout, ou plutôt le Tout absolu, il ne peut y avoir nulle part aucun cycle fermé : deux possibilités identiques ne seraient qu'une seule et même possibilité ; pour qu'elles soient véritablement deux, il faut qu'elles diffèrent par une condition au moins, et alors elles ne sont pas identiques.

    Revenant aux états multiples de l'être, nous ferons remarquer, car cela est essentiel, que ces états peuvent être conçus comme simultanés aussi bien que comme successifs, et que même, dans l'ensemble, on ne peut admettre la succession qu'à titre de représentation symbolique, puisque le temps n'est qu'une condition propre à un de ces états, et que même la durée, sous un mode quelconque, ne peut être attribuée qu'à certains d'entre eux ; si l'on veut parler de succession, il faut donc avoir soin de préciser que ce ne peut être qu'au sens logique, et non pas au sens chronologique. Par cette succession logique, nous entendons qu'il y a un enchaînement causal entre les divers états ; mais la relation même de causalité, si on la prend suivant sa véritable signification (et non suivant l'acception « empiriste » de quelques logiciens modernes), implique précisément la simultanéité ou la coexistence de ses termes. En outre, il est bon de préciser que même l'état individuel humain, qui est soumis à la condition temporelle, peut présenter néanmoins une multiplicité simultanée d'états secondaires : l'être humain ne peut pas avoir plusieurs corps, mais, en dehors de la modalité corporelle et en même temps qu'elle, il peut posséder d'autres modalités dans lesquelles se développent aussi certaines des possibilités qu'il comporte. Ceci nous conduit à signaler une conception qui se rattache assez étroitement à celle de la réincarnation, et qui compte aussi de nombreux partisans parmi les « néo-spiritualistes » : d'après cette conception, chaque être devrait, au cours de son évolution (car ceux qui soutiennent de telles idées sont toujours, d'une façon ou d'une autre, des évolutionnistes), passer successivement par toutes les formes de vie, terrestres et autres. Une telle théorie n'exprime qu'une impossibilité manifeste, pour la simple raison qu'il existe une indéfinité de formes vivantes par lesquelles un être quelconque ne pourra jamais passer, ces formes étant toutes celles qui sont occupées par les autres êtres. D'ailleurs, quand bien même un être aurait parcouru successivement une indéfinité de possibilités particulières, et dans un domaine autrement étendu que celui des « formes de vie », il n'en serait pas plus avancé par rapport au terme final, qui ne saurait être atteint de cette manière ; nous reviendrons là-dessus en parlant plus spécialement de l'évolutionnisme spirite. Pour le moment, nous ferons seulement remarquer ceci : le monde corporel tout entier, dans le déploiement intégral de toutes les possibilités qu'il contient, ne représente qu'une partie du domaine de manifestation d'un seul état ; ce même état comporte donc, « à fortiori », la potentialité correspondante à toutes les modalités de la vie terrestre, qui n'est qu'une portion très restreinte du monde corporel. Ceci rend parfaitement inutile (même si l'impossibilité n'en était prouvée par ailleurs) la supposition d'une multiplicité d'existences à travers lesquelles l'être s'élèverait progressivement de la modalité la plus inférieure, celle du minéral, jusqu'à la modalité humaine, considérée comme la plus haute, en passant successivement par le végétal et l'animal, avec toute la multitude de degrés que comprend chacun de ces règnes ; il en est, en effet, qui font de telles hypothèses, et qui rejettent seulement la possibilité d'un retour en arrière. En réalité, l'individu, dans son extension intégrale, contient simultanément les possibilités qui correspondent à tous les degrés dont il s'agit (nous ne disons pas, qu'on le remarque bien, qu'il les contient ainsi corporellement) ; cette simultanéité ne se traduit en succession temporelle que dans le développement de son unique modalité corporelle, au cours duquel, comme le montre l'embryologie, il passe effectivement par tous les stades correspondants, depuis la forme unicellulaire des êtres organisés les plus rudimentaires, et même, en remontant plus haut encore, depuis le cristal, jusqu'à la forme humaine terrestre."

    Source texte

    « Chacun porte en son coeur une autre boussole"Les Dangers du Spiritisme" René Guénon »

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