• "Dans notre société moderne, on oppose souvent le domaine sacré, qui concernerait uniquement notre vie spirituelle, et le domaine profane qui concernerait notre vie matérielle et émotionnelle. C'est une distinction tout à fait récente de la culture occidentale. En réalité, tout appartient au domaine sacré dès lors qu'on est relié avec le Soi. Le profane est le regard porté par les êtres en état de séparation.

    Le sacré n'implique pas la religiosité... Il fait partie intégrante de ce que la Vie a de fondamentalement noble, de mystérieux et de beau. Il traduit le miracle permanent de la Création... Sacré signifie pour nous: "qui ennoblit l'être et le propulse vers ses dimensions supérieures, loin des conventions sociales et temporelles". Sacré signifie aussi: "Qui englobe tous les niveaux de manifestation de la Vie comme autant d'expressions du Divin menant au Divin". En résumé, le Sacré est l'instrument par lequel nous créons Dieu en nous et par lequel, simultanément, Il croit en nous...  (D. Meurois, Comment dieu devint Dieu)
     
    Il n'y a pas proprement un domaine
    profane auquel un certain ordre des choses appartiendrait par sa nature même, il y a seulement en réalité un point de vue profane, qui n'est que la conséquence et le produit d'une certaine dégénérescence, résultant elle-même de la marche descendante du cycle humain et de son éloignement graduel de l'état principiel...

    Donc antérieurement à cette dégénérescence [c'était la façon de voir de R. Guénon dans les années 40], c'est-à-dire en somme dans l'état normal de l'humanité non encore déchue, on peut dire que tout avait véritablement un caractère traditionnel parce que tout était envisagé dans sa dépendance essentielle à l'égard des principes et en conformité avec ceux-ci. De telle sorte qu'une activité profane, c'est-à-dire séparée de ces mêmes principes et les ignorant, eut été quelque chose de tout à fait inconcevable, même pour ce qui relève de ce qu'on est convenu d'appeler aujourd'hui la "vie ordinaire" ou plutôt pour ce qui pouvait y correspondre alors, mais qui apparaissait sous un aspect bien différent de ce que nos contemporains entendent par là. Et à plus forte raison pour ce qui est des sciences, des arts et des métiers, pour lesquels ce caractère traditionnel s'est maintenu intégralement beaucoup plus tard et se retrouve dans toute civilisation du type normal.
    Si bien qu'on pourrait dire que leur conception profane est, à part l'exception qu'il y a peut-être lieu de faire jusqu'à un certain point pour l'antiquité dite "classique", exclusivement propre à la seule civilisation moderne, qui ne représente elle-même au fond que l'ultime degré de dégénérescence dont nous venons de parler. (René Guénon, Aperçus sur l'initiation)"

    Source


  • "Contrairement à ce que pensent les modernes, n'importe quel travail, accompli indistinctement par n'importe qui, et uniquement pour le plaisir d'agir ou par nécessité de « gagner sa vie», ne mérite aucunement d'être exalté, et il ne peut même être regardé que comme une chose anormale, opposée à l'ordre qui devrait régir les institutions humaines, à tel point que, dans les conditions de notre époque, il en arrive trop souvent à prendre un caractère qu'on pourrait, sans nulle exagération, qualifier d' « infra-humain». (...)

    Ce que nos contemporains paraissent ignorer complètement, c'est qu'un travail n'est réellement valable que s'il est conforme à la nature même de l'être qui l'accomplit, s'il en résulte d'une façon en quelque sorte spontanée et nécessaire, si bien qu'il n'est pour cette nature que le moyen de se réaliser aussi parfaitement qu'il est possible. (...)

    En d'autres termes, pour qu'un travail, de quelque genre qu'il puisse être d'ailleurs, soit ce qu'il doit être, il faut avant tout qu'il corresponde chez l'homme à une  « vocation», au sens le plus propre de ce mot ; et, quand il en est ainsi, le profit matériel qui peut légitimement en être retiré n'apparait que comme une fin tout à fait secondaire et contingente, pour ne pas dire même négligeable vis-à-vis d'une autre fin supérieure, qui est le développement et comme l'achèvement  « en acte» de la nature même de l'être humain."

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  • Extrait de "Le règne de la quantité et les signes des temps" de René Guénon.




  • "(...) la "conception philosophique" de la réincarnation, celui de "conception sociale" serait peut-être encore plus juste en la circonstance si l'on considère ce que fut l'origine réelle de réincarnation. En effet, pour les socialistes français de la première moitié du XIXe siècle, qui l'inculquèrent à Allan Kardec, cette idée est essentiellement destinée à fournir l'explication de l'inégalité des conditions sociales qui revêtait à leurs yeux un caractère particulièrement choquant. Les spirites conservèrent ce même motif pour justifier leur croyance en la réincarnation. Ils ont même voulu étendre l'explication à toute inégalité autant intellectuelle que physique." 

    "Le terme de «réincarnation » doit être distingué de deux autres termes au moins, qui ont une signification totalement différente, et qui sont ceux de « métempsychose » et de « transmigration » ; il s'agit là de choses qui étaient fort bien connues des anciens, comme elles le sont encore des Orientaux, mais que les Occidentaux modernes, inventeurs de la réincarnation, ignorent absolument. Il est bien entendu que, lorsqu'on parle de réincarnation, cela veut dire que l'être qui a déjà été incorporé reprend un nouveau corps, c'est-à-dire qu'il revient à l'état par lequel il est déjà passé ; d'autre part, on admet que cela concerne l'être réel et complet, et non pas simplement des éléments plus ou moins importants qui ont pu entrer dans sa constitution à un titre quelconque. En dehors de ces deux conditions, il ne peut aucunement être question de réincarnation ; or la première la distingue essentiellement de la transmigration, telle qu'elle est envisagée dans les doctrines orientales, et la seconde ne la différencie pas moins profondément de la métempsychose, au sens où l'entendaient notamment les Orphiques et les Pythagoriciens. Les spirites, tout en affirmant faussement l'antiquité de la théorie réincarnationniste, disent bien qu'elle n'est pas identique à la métempsychose ; mais, suivant eux, elle s'en distingue seulement en ce que les existences successives sont toujours « progressives », et en ce qu'on doit considérer exclusivement les êtres humains : « Il y a, dit Allan Kardec, entre la métempsychose des anciens et la doctrine moderne de la réincarnation, cette grande différence que les esprits rejettent de la manière la plus absolue la transmigration de l'homme dans les animaux, et réciproquement ». Les anciens, en réalité, n'ont jamais envisagé une telle transmigration, pas plus que celle de l'homme dans d'autres hommes, comme on pourrait définir la réincarnation ; sans doute, il y a des expressions plus ou moins symboliques qui peuvent donner lieu à des malentendus, mais seulement quand on ne sait pas ce qu'elles veulent dire véritablement, et qui est ceci : il y a dans l'homme des éléments psychiques qui se dissocient après la mort, et qui peuvent alors passer dans d'autres êtres vivants, hommes ou animaux, sans que cela ait beaucoup plus d'importance, au fond, que le fait que, après la dissolution du corps de ce même homme, les éléments qui le composaient peuvent servir à former d'autres corps ; dans les deux cas, il s'agit des éléments mortels de l'homme, et non point de la partie impérissable qui est son être réel, et qui n'est nullement affectée par ces mutations posthumes.

    La dissociation qui suit la mort ne porte pas seulement sur les éléments corporels, mais aussi sur certains éléments que l'on peut appeler psychiques ; cela, nous l'avons déjà dit en expliquant que de tels éléments peuvent intervenir parfois dans les phénomènes du spiritisme et contribuer à donner l'illusion d'une action réelle des morts ; d'une façon analogue, ils peuvent aussi, dans certains cas, donner l'illusion d'une réincarnation. Ce qu'il importe de retenir, sous ce dernier rapport, c'est que ces éléments (qui peuvent, pendant la vie, avoir été proprement conscients ou seulement « subconscients ») comprennent notamment toutes les images mentales qui, résultant de l'expérience sensible, ont fait partie de ce qu'on appelle mémoire et imagination : ces facultés, ou plutôt ces ensembles, sont périssables, c'est-à-dire sujets à se dissoudre, parce que, étant d'ordre sensible, ils sont littéralement des dépendances de l'état corporel ; d'ailleurs, en dehors de la condition temporelle, qui est une de celles qui définissent cet état, la mémoire n'aurait évidemment aucune raison de subsister.

    Il faut encore ajouter que, dans l'ordre psychique, il peut arriver, plus ou moins exceptionnellement, qu'un ensemble assez considérable d'éléments se conserve sans se dissocier et soit transféré tel quel à une nouvelle individualité ; les faits de ce genre sont, naturellement, ceux qui présentent le caractère le plus frappant aux yeux des partisans de la réincarnation, et pourtant ces cas ne sont pas moins illusoires que tous les autres. Tout cela, nous l'avons dit, ne concerne ni n'affecte aucunement l'être réel ; on pourrait, il est vrai, se demander pourquoi, s'il en est ainsi, les anciens semblent avoir attaché une assez grande importance au sort posthume des éléments en question. Nous pourrions répondre en faisant simplement remarquer qu'il y a aussi bien des gens qui se préoccupent du traitement que leur corps pourra subir après la mort, sans penser pour cela que leur esprit doive en ressentir le contre-coup ; mais nous ajouterons qu'effectivement, en règle générale, ces choses ne sont point absolument indifférentes ; si elles l'étaient, d'ailleurs, les rites funéraires n'auraient aucune raison d'être, tandis qu'ils en ont au contraire une très profonde. Sans pouvoir insister là-dessus, nous dirons que l'action de ces rites s'exerce précisément sur les éléments psychiques du défunt ; nous avons mentionné ce que pensaient les anciens du rapport qui existe entre leur non-accomplissement et certains phénomènes de « hantise », et cette opinion était parfaitement fondée. Assurément, si on ne considérait que l'être en tant qu'il est passé à un autre état d'existence, il n'y aurait point à tenir compte de ce que peuvent devenir ces éléments (sauf peut-être pour assurer la tranquillité des vivants) ; mais il en va tout autrement si l'on envisage ce que nous avons appelé les prolongements de l'individualité humaine. Ce sujet pourrait donner lieu à des considérations que leur complexité et leur étrangeté même nous empêchent d'aborder ici ; nous estimons, du reste, qu'il est de ceux qu'il ne serait ni utile ni avantageux de traiter publiquement d'une façon détaillée.

    C'est précisément la vraie doctrine de la transmigration, entendue suivant le sens que lui donne la métaphysique pure, qui permet de réfuter d'une façon absolue et définitive l'idée de réincarnation ; et il n'y a même que sur ce terrain qu'une telle réfutation soit possible. Nous sommes donc amené ainsi à montrer que la réincarnation est une impossibilité pure et simple ; il faut entendre par là qu'un même être ne peut pas avoir deux existences dans le monde corporel, ce monde étant considéré dans toute son extension : peu importe que ce soit sur la terre ou sur d'autres astres quelconques ; peu importe aussi que ce soit en tant qu'être humain ou, suivant les fausses conceptions de la métempsychose, sous toute autre forme, animale, végétale ou même minérale.

    Nous ne pouvons songer à exposer ici, avec tous les développements qu'elle comporte, la théorie métaphysique des états multiples de l'être ; nous avons l'intention d'y consacrer, lorsque nous le pourrons, une ou plusieurs études spéciales. Mais nous pouvons du moins indiquer le fondement de cette théorie, qui est en même temps le principe de la démonstration dont il s'agit ici, et qui est le suivant : la Possibilité universelle et totale est nécessairement infinie et ne peut être conçue autrement, car, comprenant tout et ne laissant rien en dehors d'elle, elle ne peut être limitée par rien absolument ; une limitation de la Possibilité universelle, devant lui être extérieure, est proprement et littéralement une impossibilité, c'est-à-dire un pur néant, Or, supposer une répétition au sein de la Possibilité universelle, comme on le fait en admettant qu'il y ait deux possibilités particulières identiques, c'est lui supposer une limitation, car l'infinité exclut toute répétition : il n'y a qu'à l'intérieur d'un ensemble fini qu'on puisse revenir deux fois à un même élément, et encore cet élément ne serait-il rigoureusement le même qu'à la condition que cet ensemble forme un système clos, condition qui n'est jamais réalisée effectivement. Dès lors que l'Univers est vraiment un tout, ou plutôt le Tout absolu, il ne peut y avoir nulle part aucun cycle fermé : deux possibilités identiques ne seraient qu'une seule et même possibilité ; pour qu'elles soient véritablement deux, il faut qu'elles diffèrent par une condition au moins, et alors elles ne sont pas identiques.

    Revenant aux états multiples de l'être, nous ferons remarquer, car cela est essentiel, que ces états peuvent être conçus comme simultanés aussi bien que comme successifs, et que même, dans l'ensemble, on ne peut admettre la succession qu'à titre de représentation symbolique, puisque le temps n'est qu'une condition propre à un de ces états, et que même la durée, sous un mode quelconque, ne peut être attribuée qu'à certains d'entre eux ; si l'on veut parler de succession, il faut donc avoir soin de préciser que ce ne peut être qu'au sens logique, et non pas au sens chronologique. Par cette succession logique, nous entendons qu'il y a un enchaînement causal entre les divers états ; mais la relation même de causalité, si on la prend suivant sa véritable signification (et non suivant l'acception « empiriste » de quelques logiciens modernes), implique précisément la simultanéité ou la coexistence de ses termes. En outre, il est bon de préciser que même l'état individuel humain, qui est soumis à la condition temporelle, peut présenter néanmoins une multiplicité simultanée d'états secondaires : l'être humain ne peut pas avoir plusieurs corps, mais, en dehors de la modalité corporelle et en même temps qu'elle, il peut posséder d'autres modalités dans lesquelles se développent aussi certaines des possibilités qu'il comporte. Ceci nous conduit à signaler une conception qui se rattache assez étroitement à celle de la réincarnation, et qui compte aussi de nombreux partisans parmi les « néo-spiritualistes » : d'après cette conception, chaque être devrait, au cours de son évolution (car ceux qui soutiennent de telles idées sont toujours, d'une façon ou d'une autre, des évolutionnistes), passer successivement par toutes les formes de vie, terrestres et autres. Une telle théorie n'exprime qu'une impossibilité manifeste, pour la simple raison qu'il existe une indéfinité de formes vivantes par lesquelles un être quelconque ne pourra jamais passer, ces formes étant toutes celles qui sont occupées par les autres êtres. D'ailleurs, quand bien même un être aurait parcouru successivement une indéfinité de possibilités particulières, et dans un domaine autrement étendu que celui des « formes de vie », il n'en serait pas plus avancé par rapport au terme final, qui ne saurait être atteint de cette manière ; nous reviendrons là-dessus en parlant plus spécialement de l'évolutionnisme spirite. Pour le moment, nous ferons seulement remarquer ceci : le monde corporel tout entier, dans le déploiement intégral de toutes les possibilités qu'il contient, ne représente qu'une partie du domaine de manifestation d'un seul état ; ce même état comporte donc, « à fortiori », la potentialité correspondante à toutes les modalités de la vie terrestre, qui n'est qu'une portion très restreinte du monde corporel. Ceci rend parfaitement inutile (même si l'impossibilité n'en était prouvée par ailleurs) la supposition d'une multiplicité d'existences à travers lesquelles l'être s'élèverait progressivement de la modalité la plus inférieure, celle du minéral, jusqu'à la modalité humaine, considérée comme la plus haute, en passant successivement par le végétal et l'animal, avec toute la multitude de degrés que comprend chacun de ces règnes ; il en est, en effet, qui font de telles hypothèses, et qui rejettent seulement la possibilité d'un retour en arrière. En réalité, l'individu, dans son extension intégrale, contient simultanément les possibilités qui correspondent à tous les degrés dont il s'agit (nous ne disons pas, qu'on le remarque bien, qu'il les contient ainsi corporellement) ; cette simultanéité ne se traduit en succession temporelle que dans le développement de son unique modalité corporelle, au cours duquel, comme le montre l'embryologie, il passe effectivement par tous les stades correspondants, depuis la forme unicellulaire des êtres organisés les plus rudimentaires, et même, en remontant plus haut encore, depuis le cristal, jusqu'à la forme humaine terrestre."

    Source texte


  • "Nous avons entendu dire parfois que le bonheur illimité du Paradis est impossible puisque, faute de contraste, il finirait dans l'ennui ; pour apprécier un bonheur, paraît-il, il faut qu'il ait des points de comparaison et de références, donc des souffrances. Cette opinion est erronée pour diverses raisons : premièrement, l'homme moralement et intellectuellement intègre satisfait à la nécessité des contrastes ou du changement par son dicernement, son détachement et sa discipline, et c'est pour cela qu'il ne s'ennuie jamais, à moins qu'on ne l'ennuie ; l'homme supérieur a l'intuition des archétypes et des essences et se maintient par là même dans un équilibre surnaturel, du fait que sa vision des choses débouche sur l'Infini."

    ‎"Absoluité et Infinitude : nous pourrions dire également : Nécessité et Possibilité* ; leur essence une étant le supprême Bien, et leur fonction commune, la Projection de ce Bien en direction de la Relativité.

    *Ou Nécessité et Liberté, selon un point de vue quelque peu différent. Pour en revenir au plan des applications : quand l'homme aime la femme, c'est comme si la nécessité tendait vers la possibilité ou la liberté ; dans l'amour féminin, c'est au contraire la possibilité ou la liberté qui cherche l'appui de la nécessité."

    Passages du livre  "Résumé de métaphysique intégrale" de Frithjof Schuon   


  • Çraddhâ est la "foi", qu'il faut prendre dans une acception positive, au sens d'une certitude inébranlable, n'admettant pas de doutes, d'oscillations ou de découragements. La contrepartie en est le vîrya, ou la "force", au sens éminent, susceptible d'établir une continuité dans le comportement et l'action. Deux éléments, est-il dit, lèsent et détruisent le vîrya plus que tout : la peur et le désir (donc l'espoir aussi). Mais il faut retenir que le mot vîrya peut aussi avoir un sens technique particulier (surtout dans le bouddhisme) : celui d'une force qui n'appartient pas au plan samsârique et qui peut aller à contre-courant. Aussi étrange que cela puisse sembler, on a pu associer en ce sens au vîrya un symbolisme phallique. Ce n'est que de cette façon que peut expliquer le fait que les ascètes çivaiques portaient en pendentif, comme emblème, le phallus, le linga, symbole de leur dieu. Dans ce contexte, l'emblème était destiné à symboliser le vîrya, la force virile au sens supérieur. Et l'une des erreurs les plus courantes de l'histoire des religions consiste à voir partout où apparaît le phallus, des cultes phalliques au sens priapique, c'est à dire des symboles exclusifs de la force physique de procréation ; même lorsque, par exemple dans l'Antiquité, en Egypte et dans le monde gréco-romain, il figurait dans les cimetières, où il représentait la force d'une résurrection attendue, ou encore quand on lui attribuait dans les temples le pouvoir de paralyser ou d'éloigner des influences osbcures et démoniaques.

    La dignité naturelle et la "dignification" comportent un certain calme (ou impassibilité souveraine) ressenti comme naturel. Liée à cette dignité, la force, vîrya, peut acquérir le caractère de ce que quelqu'un a nommé la "froide qualité magique". A un certain niveau, cette qualification peut se renforcer de "renoncement", et, dans ce contexte, on découvre le sens le plus profond de certains préceptes auxquels on donne d'habitude une signification banalement morale. (...)

    En "renonçant", c'est à dire en ne désirant pas, en ne demandant pas, le rapport s'inverse parce que dans ce cas on témoigne d'un état d'autosuffisance, d'intégrité, d'indépendance. Alors au lieu que ce soit le Moi qui aille vers la chose, ce sera la chose qui ira vers le Moi, comme à son "mâle", comme à son Seigneur qui, dans sa stabilité et son impassibilité, précisément, possède une force magiquement attractive. Ainsi, tout "renoncement" - évidemment compris comme un état intérieur - met un pouvoir à la disposition de l'homme. La force occulte qui en découle s'appelle ojas. C'est la condition fondamentale pour posséder un objet ou en jouir sans y être enchaîné. 

    "Le yoga tantrique" Julius Evola 


  • Quelle est, à son tour, l'origine des samskâra ? Le problème est complexe. Il renvoie à la doctrine des hérédités multiples. Les formes populaires de l'enseignement hindou donnent une explication très sujette à caution qui se base sur la réincarnation : les samskâra, raisons et causes de ce qu'un être fini est, en fait, comme corps, esprit, tendances et expérience seraient la conséquence et le résultat de formes antérieures d'existence et aussi les traces ou habitudes issues d'une activité antérieure (karman). Le problème n'est évidemment pas résolu ; il est simplement déplacé car, si, pour expliquer l'action des samskâra dans l'existence actuelle, on se reporte aux actions commises dans une existence précédente qui les aurait engendrées, afin d'expliquer pourquoi il y a eu ces actions-là précisément, il faudrait se reporter à une autre existence précédente et ainsi de suite indéfiniment sans venir à bout de rien. Il faut bien s'arrêter à un point ou à un autre, se référer à un acte d'autodétermination. Reste à connaître le lieu de cet acte.

    Il ne peut se trouver ni dans le temps ni dans l'histoire, car dans le temps ou dans l'histoire n'existe aucune continuité que ce soit entre les différentes manifestations d'une conscience individuelle, entre les "existences" du mythe de la réincarnation. La continuité n'existe que sur le plan subtil vital (prânique), dans la force de vie qui n'est pas liée un corps particulier et ne s'y épuise pas.

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  • A examiner l'aspect qu'offre le dernier âge, "l'âge sombre" ou kali-yuga, l'on remarque deux traits essentiels. Le premier, c'est que l'homme de cet âge-là est désormais étroitement lié à son corps ; il ne peut en faire abstraction ; la voie qui lui convient n'est pas celle du détachement pur (...), mais bien celle de la connaissance, du réveil et de la domination des énergies secrètes enfermées dans le corps. La deuxième caractéristique est le caractère de "dissolution" qui est propre à cette époque. Alors, le taureau de Dharma ne se tient plus que sur un pied (il a perdu les autres aux époques précédentes), ce qui veut dire que la loi traditionnelle (Dharma) oscille, qu'elle n'existe plus qu'à l'état de vestiges, qu'elle semble presque disparaître. 

     En revanche Kâli, qui dormait aux âges précédents, est alors "complètement réveillée".

     Nous aurons à revenir sur Kâli, déesse de première importance dans le tantrisme ; pour le moment nous dirons que ce symbolisme tend à signifier que, lors du dernier âge, les forces élémentaires, pour ainsi dire abyssales, sont à l'état libre, qu'il s'agit de les assumer, de les affronter, de courir l'aventure que l'expression chinoise "chevaucher le tigre" traduit peut-être de la façon la plus significative ; c'est à dire d'en tirer profit, selon le principe tantrique qui est de "transformer le venin en remède". De là viennent les rites et pratiques spéciaux de ce qui a été appelé le tantrisme de la Main Gauche, ou la voie de la Main Gauche qui est une des formes les plus intéressantes de l'ensemble du courant en question (...)

    On peut trouver un parallélisme intéressant dans le fait qu'un texte tardif orphico-pythagoricien envisage, outre les quatre âges qu'indique Hésiode et qui correspondent aux yuga hindous, un dernier âge qui est sous le signe de Dionysos. Or Dionysos était déjà considéré par les anciens comme un dieu analogue à Çiva sous un de ses aspects principaux que le tantrisme de la Main Gauche met en relief.

    Passages du livre de Julius Evola "Le yoga tantrique" 


  • Pour en revenir à la race blanche, nous pourrions, au risque de nous répéter, la caractériser par les mots "extériorisation" et "contraste" : ce qui s'extériorise tend vers la diversité, vers la richesse, mais aussi vers un certain "déracinement créateur", et cela explique que la race blanche est la seule à avoir donné le jour à plusieurs civilisations profondément différentes, ainsi que nous l'avons fait remarquer plus haut ; du reste, les contrastes qui, chez les Blancs dans leur ensemble, se produisent "dans l'espace", dans la simultanéité, se produisent chez les Occidentaux dans le temps, au cours de l'histoire européenne. Nous ajouterons que, si le Blanc est un "feu" inquiet et dévorant, il peut être aussi - c'est le cas de l'Hindou - une flamme calme et contemplative ; quant au Jaune, s'il est de "l'eau", il peut refléter la lune, mais aussi se déchaîner en ouragans : et si le Noir est de la "terre", il a, à côté de l'innocente massivité de cet élément, la force explosive des volcans.

    Chacune des trois grandes races - et chacun des grands rameaux intermédiaires - produit la beauté parfaite, donc incomparable et en quelque sorte irremplaçable ; il en est nécessairement ainsi parce que chacun de ces types est un aspect de la norme humaine. Comparées à la beauté blanche, les beautés jaune et noires paraissent beaucoup plus sculpturales que celle-là ; elles sont plus près de la substance et de la féminité que le type blanc, féminité que la race noire exprime en mode tellurien, et la race jaune en mode céleste. La beauté jaune réalise à son sommet une noblesse presque immatérielle, mais souvent adoucie par une simplicité de fleur ; la beauté blanche, elle, est plus personnelle et sans doute moins mystérieuse puisque plus explicite, mais par là même plus expressive et empreinte, parfois, d'une sorte de grandeur mélancolique. Peut-être faudrait-il ajouter que le type négroide, à son sommet, ne se réduit pas simplement à la "terre", ou plutôt qu'il en rejoint les coagulations précieuses et échappe ainsi à sa lourdeur première : il réalise alors une noblesse de basalte, d'obsidienne ou de jaspe, une sorte de beauté minérale qui transcende le passionnel et évoque l'immuable.

     "Castes et races" de Frithjof Schuon 


  • (...) si l'Occidental a de la peine à comprendre le système des castes, c'est avant tout parce qu'il sous-estime la loi de l'hérédité, et il la sous-estime pour la simple raison qu'elle est devenue plus ou moins inopérante dans un milieu aussi chaotique que l'Occident moderne, où à peu près tout le monde aspire à monter l'échelle sociale - si tant est que cela existe encore - et où presque personne n'exerce la profession de son père ; un ou deux siècles de ce régime suffisent pour rendre l'hérédité d'autant plus précaire et flottante qu'elle n'avait pas été mise en valeur auparavant par un système aussi rigoureux que celui des castes hindoues ; mais même là où il y avait des métiers transmis de père en fils, l'hérédité a été pratiquement abolie par les machines. A cela il faut ajouter, d'une part l'élimination de la noblesse, et d'autre part la création "d'élites" nouvelles : les éléments les plus disparates et les plus "opaques" se sont transmués en "intellectuels", en sorte que presque personne "n'est plus à sa place", comme dirait Guénon ; aussi n'y a-t-il rien d'étonnant à ce que la "métaphysique" soit envisagée désormais dans la perspective du vaishya* et du shûdra**, ce qu'aucun fatras de "culture" ne saurait dissimuler. 

    Le problème des castes nous amène à ouvrir ici une parenthèse ; comment définir la position ou la qualité de l'ouvrier moderne ? Nous répondrons d'abord que le "monde ouvrier" est une création tout artificielle, due à la machine et à la vulgarisation scientifique qui s'y rattache ; autrement dit, la machine crée infailliblement le type humain artificiel qu'est le "prolétaire", ou plutôt, elle crée un "prolétariat", car il s'agit là essentiellement d'une collectivité quantitative et non une "caste" naturelle, c'est à dire ayant son fondement dans une telle nature individuelle. Si l'on pouvait supprimer les machines et réintroduire l'ancien artisanat avec tous ses aspects d'art et de dignité, le "problème ouvrier" cesserait d'exister ; ceci est vrai même pour les fonctions purement serviles où les métiers plus ou moins quantitatifs, pour la simple raison que la machine est inhumaine et antispirituelle en soi. La machine tue, non seulement l'âme de l'ouvrier, mais l'âme comme telle, donc aussi celle de l'exploiteur : le couple exploiteur- ouvrier est inséparrable du machinisme, car l'artisanat empêche cette alternative grossière par sa qualité humaine et spirituelle même. L'univers machiniste, c'est somme toute le triomphe de la ferraille lourde et sournoise ; c'est la victoire du métal sur le bois, de la matière sur l'homme, de la ruse sur l'intelligence ; des expressions telles que "masse", "bloc", "choc", si fréquentes dans le vocabulaire de l'homme industrialisé, sont tout à fait significatives pour un monde qui est plus près des insectes que des humains. Il n'y a rien d'étonnant au fait que le "monde ouvrier", avec sa psychologie "machiniste-scientiste-matérialiste", soit particulièrement imperméable aux réalités spirituelles, car il présuppose une "réalité ambiante" tout à fait factice : il exige des machines, donc du métal, du vacarme, des forces occultes et perfides, une ambiance de cauchemar, du va-et-vient inintelligible, en un mot, une vie d'insectes dans la laideur et la trivialité ; à l'intérieur d'un tel monde, ou plutôt d'un tel "décor", la réalité spirituelle apparaîtra comme une illusion patente ou un luxe méprisable. (...) la technique ne peut naître que dans un monde sans Dieu, - un monde où la ruse s'est substituée à l'intelligence et à la contemplation.

     

    * le vaishya est le marchand, le paysan, l'artisan, c'est à dire l'homme dont l'activité est directement liée aux valeurs matérielles, non en fait et par accident, mais en vertu de sa nature intime, - pour le vaishya, c'est la richesse, la sécurité, la prospérité, le "bien-être", qui sont "réels" ; les autres valeurs sont secondaires pour sa vie instinctive, il n'y "croit" pas en son for intérieur.

    ** le shûdra est l'homme qui n'est qualifié réellement que pour les travaux manuels plus ou moins quantitatifs, non pour des travaux qui exigent des initiatives et aptitudes plus vastes et plus complexes ; c'est le corporel qui est réel. Le shûdra est trop passif envers la matière pour pouvoir se gouverner lui-même, il dépend par conséquent d'un vouloir autre que le sien ; sa vertu est la fidélité, ou une sorte de droiture massive, opaque sans doute, mais simple et intelligible.

     

    Passages du livre de Frithjof Schuon "Castes et races" 





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