• La véritable charité ne dérobe pas à autrui sa liberté

    L'amitié est indispensable dans l'aventure spirituelle pour partager, s'épauler, transmettre. Les premiers ermites eux-mêmes, enfouis dans les sables d'Egypte, en ont eu besoin comme d'un levain dans la pâte des longs jours. C'est ainsi que les béguines se sont regroupées le long d'une rue ou dans un enclos semblable à une ville miniature, chacune ayant sa maison. L'égalité est respectée, ainsi que la singularité de chacune. Une béguine peut rester seule chez elle pour prier, méditer les Ecritures, effectuer un travail, mais jamais elle ne se sent isolée puisque dans la maison voisine réside une amie qui est mue par le même idéal. En étant regroupées, les béguines se sentent fortes, mais, contrairement aux moniales, elles ne vivent pas en communauté, obligées d'être toujours ensemble. Par cette manière de vivre étonnante et totalement neuve, elles évitent la promiscuité, l'ingérence, les querelles de pouvoir, la jalousie, et aussi la paresse et la régression spirituelle. Comme le dit finement Hadewijch à l'une de ses correspondantes, une communauté religieuse peut s'avérer refuge, lieu où, abdiquant sa liberté, on se laisse porter ou commander par les autres. La vie en béguinage est un libre choix et repose sur la responsabilité de chacune. La personne humaine qu'exalte le christianisme ne s'y dissout pas. Sans nul doute, cet accent mis sur l'individu, sur la démarche et l'expérience personnelles, cette importance donnée à la solitude garante de liberté font passer les béguines pour subversives et leur mode de vie semble concurrencer voire narguer les formes traditionnelles de la vie religieuse. Hadewijch est une des premières à dégager le spirituel du religieux, la vie intérieure des croyances imposées, au risque d'évacuer bientôt le rôle du clergé et les prérogatives de l'Eglise. Toute religion s'appuie sur une assemblée humaine, elle est d'ordre collectif et encourage le nombre, tandis que l'aventure spirituelle est d'ordre privé, éminemment singulière et nécessairement solitaire.

    Coupée de sa dimension mystique, une religieuse tombe dans le formalisme et devient une institution terrestre, livrée aux passions et aux ambitions du siècle. (...) 

    Les trente et une lettres de la Béguine d'Anvers qui nous sont parvenues font preuve d'une étonnante pénétration du coeur humain et d'une grande clairvoyance spirituelle. Les remarques et les analyses de Hadewijch s'appliquent très bien à notre époque gouvernée par le simulacre et la dissimulation, adonnée au bien-être et au divertissement, époque où l'opinion générale (le contraire même de la pensée) étouffe tout jugement et où l'on aime à se rassurer, où l'on oublie la mort en cherchant à tout prix à aider autrui ou à se faire aider. Voici quelques exemples. Les prétendus mystiques qui se vantent de messages et de faveurs célestes ; or, dit Hadewijch, cela veut dire qu'ils en ont grand besoin : « C'est le manque de Dieu qui parfois nous attire ces délices, et non notre richesse. » Les hypocrites qui déguisent leurs faiblesses et leurs convoitises sous les vêtements de la vertu : « La vaine gloire s'appelle sens de la justice ; (...) les diversions nous détendent et démontrent notre simplicité... » Et puis, cette injonction sur le chemin de la sagesse : « A toute misère ouvre ton coeur, et ne prends personne à ta charge. » La véritable charité ne dérobe pas à autrui sa liberté, elle ne le dispense nullement d'exercer sa responsabilité et d'assumer son destin. Chez Hadewijch éclate un amour pour la personne humaine qui jamais ne rabaisse l'autre, qui ne s'apitoie pas sur lui ni ne se substitue à lui. « Chaque personne apporte ce qui lui est propre », chacune est irremplaçable, y compris dans ses manques, dans sa faiblesse. Pierre vivante de l'édifice.

    Passages du livre de Jacqueline Kelen "Hadewijch d'Anvers"

    « Quand le corps éthérique du monde s'inverse Copier-cloner »