• La voie de Pan

    Hortus Deliciarum

    Haut-relief de Pan, Palais Neuf (Rome)

    Pan l'observateur nous apparaît, de la façon la plus frappante, la main en visière sur le front et regardant au loin : il est le Pan "qui voit loin", le Pan "au regard perçant", le berger dominant le troupeau, sur ses gardes, qui observe.

    Dans l'intensité physique de Pan, il y a une attention physique, une conscience de bouc. Cette conscience n'est pas olympienne, encore qu'elle soit une incarnation de ce détachement supérieur. Sa réflexion est liée au troupeau, sa vigilance identique aux signaux physiques de la nature "intérieure". La réflexion est dans l'érection, dans la peur ; c'est une vigilance liée à la nature, comme les nymphes le sont à leurs arbres et aux ruisselets, aveugle mais intuitive, voyant loin et prophétique. La réflexion de Pan se fait entièrement dans le corps, le corps en tant qu'instrument, comme dans la danse, (...) C'est une conscience qui se meut avec prudence dans la sagesse inspirée par la crainte, à travers les espaces désertiques de nos paysages intérieurs, où nous ne savons pas quelle voie, quelle trace suivre, nous fiant aux seuls sens, ne perdant jamais contact avec le troupeau indocile de nos complexes, avec les petites craintes et les petites excitations. 

    Hortus Deliciarum 

     François Boucher (1703-1770)

    La conscience du corps participe à la tête, mais reste hors de la tête, lunatique et pourtant semblable à l'esprit qui réside dans les cornes. Elle n'est pas mentale et calculatrice ; elle est réflexion, mais ni après, ni même pendant l'événement (à la manière d'Athéna). Elle est plutôt la façon appropriée dont un acte mené à son terme avec une économie de moyens, un style de danse. Puisque Pan ne fait qu'un avec les nymphes, sa réflexion fait corps avec le comportement lui-même. Plutôt qu'un sujet épistémique qui sait, c'est la foi animale de pistis qui a le pied sûr comme un bouc.

    Hortus Deliciarum 

    Arnold Böcklin (1854)

    La voie de Pan peut être de "se laisser guider par la nature", même si la nature "extérieure" a disparu. On peut encore suivre la nature "intérieure", malgré les villes et les domestications, car le corps continue à dire "oui" ou "non", "pas par ici, par-là", "attends", "vite", "laisse" ou "vas-y maintenant, prends !". Que demander de plus à la prophétie que cette conscience corporelle immédiate : comment, quand et quoi faire ? Pourquoi attendre de grandes visions de rédempteurs et la chute de civilisations ? Pourquoi la prophétie viendrait-elle avec une grande barbe et une voix tonitruante ? C'est trop facile, ces déclarations sont trop bruyantes, trop claires. Le prophète est aussi une figure intérieure, une fonction du microcosme et la prophétie peut ne pas faire plus de bruit qu'une intuition de peur, qu'un désir soudain.

    Plutarque raconte la mort de Pan au cours d'une discussion sur les causes de la disparition des oracles dans l'Antiquité tardive, si pénétrée de christianisme. Les vierges qui proféraient les vérités naturelles moururent avec Pan car la mort du dieu signifie la mort des nymphes. Et de même que Pan se transforma en diable chrétien, les nymphes devinrent sorcières, et la prophétie sorcellerie. Les messages de Pan dans le corps furent attribués au diable, et une nymphe évoquant de tels appels ne pouvait être qu'une sorcière.
     

    Hortus Deliciarum

     Paul Bransom (1913)

    Le type de conscience que représente Pan est intrinsèquement une conscience mantique qui va, pour ainsi dire, de bas en haut. C'est pan qui enseigna l'art à Apollon avant qu'il ne remplace Thémis à Delphes. Les nymphes poussent à la folie, que ce soit à la nympholepsie ou au don de prophétie. La nymphe Erato était prophetis de l'oracle arcadien de Pan, et le berger Daphnis, le jeune berger aimé de Pan, était promantis du plus vieil oracle de Delphes, celui de Gaia (Pausanias, 10, 5, 5). La liste est longue de ceux qui furent frappés de folie, ou doués de pouvoirs divinatoires par les nymphes. Pan et les nymphes jouèrent donc aussi leur rôle dans un type particulier de mantique qui guérissait. Les eaux et les lieux favorables à la guérison physique avaient leur spiritus loci, généralement une nymphe. Selon Bloch, les nymphes provoquaient la guérison, la folie ou la prophétie par leurs effets sur l'imagination.
     

    Hortus Deliciarum 

    Statuette du dieu Pan et son éromène, Daphnis, 1er siècle av. J.-C., Musée archéologique national de Naples

    Selon Otto, les nymphes préfigurent les muses. Elles excitent l'imagination, et c'est encore vers la nature (instinctuelle à l'intérieur, ou visible à l'extérieur) que nous nous tournons pour la stimuler. (...)

    Jung conceptualise ici le mythologème archétypique de la poursuite de Pan et de la fuite de la nymphe. Son imagination conceptuelle nous conte la même histoire que la fantaisie imaginative de la mythologie. Dans les deux cas, la nature se transforme en réflexion, en paroles, en art et en culture (les muses). Dans les deux cas, c'est le pouvoir des images provoquées par la réaction de fuite qui est à l'origine de cette transformation. En un sens, la culture commence avec la compulsion de Pan et la fuite devant cette compulsion.

    Mais pour ne pas accorder trop d'importance à la réflexion - car, seule, elle est stérile - ne perdons pas de vue son prototype, la peur. Conscience et culture y sont instinctuellement enracinées. Quand la réflexion est enracinée dans la peur, nous réfléchissons pour survivre. Il ne s'agit plus de rêverie intellectuelle ou de savoir.

    En insistant sur l'importance du complexe peur-fuite-réflexion, nous diminuons délibérément le rôle majeur que l'on attribue d'habitude à l'amour dans la création de la culture. Eros ne cherche pas compulsivement la réflexion comme Pan. L'amour renierait plutôt la réflexion qui entrave sa course ; il préfère être aveugle. Même quand son objet est Psyché, comme dans le conte d'Apulée, il existe une différence très nette entre Eros et Dionysos d'une part, et Pan d'autre part. (...)
     

    Hortus Deliciarum

     Francesco Mancini

    Tout d'abord, Pan est actif et les nymphes sont passives ; les ménades sont actives en regard du calme sombre de Dionysos. Ensuite, Eros est moins un personnage de la nature qu'un daimon. Il est souvent ailé et pourvu d'organes génitaux à peine marqués, tandis que Pan est un bouc en érection. La métaphore d'Eros est moins concrète, moins physique ; ses intentions et ses émotions ont une autre qualité et une autre inscription corporelle. A la différence des poursuites de Pan, il n'existe pas de récits de ses amours (sauf celui que raconte Apulée). Il est généralement agens, et non pas combattant. Chez Eros, comme chez Dionysos, la conscience psychique semble être présente et active (ménades, Psyché, Ariane), mais chez Pan, l'instinct est toujours en quête de l'âme.

    On peut considérer ce groupe selon la tradition qui situe Eros et Pan dans le cortège de Dionysos, comme auxiliaires de ce cosmos. De nombreux vases, des fresques montrent Pan et Eros luttant, au grand amusement de la cour de Dionysos. Le contraste entre le bel adolescent Eros et la maladresse hirsute de Pan rustique et pansu, avec la victoire d'Eros, a servi à démontrer la supériorité morale de l'amour sur le sexe, du raffinement sur le viol, et du sentiment sur la passion. En outre, la victoire d'Eros a pu servir d'allégorie philosophique pour exprimer la toute puissance de l'amour.

    A mon avis, cette opposition existe aussi entre amour et panique, mais au sens chrétien où l'amour vainc la peur. La question n'est pas de savoir qui remporte la victoire sur qui, et quelle morale on peut en tirer ; ce qui est en cause, c'est la controverse qui oppose la manière d'être de Pan à celle de l'amour. La mort de Pan est censée avoir coincidé avec la montée de l'amour (le culte du Christ) ; il se peut que reconnaître Pan comme dominante psychique ait pour conséquence une diminution des tributs que nous payons à l'amour, qu'il soit représenté par Eros, le Christ ou Aphrodite.
     

    Hortus Deliciarum

     Jean François de Troy (1679-1752)

    L'amour ne joue aucun rôle dans le monde panique, masturbatoire et violeur de Pan, ou dans la poursuite des nymphes. Il ne s'agit pas d'histoires d'amour, d'histoires de sentiments ou de relations humaines. Sa danse est rituelle, sans mouvement de couple ; sa musique fait résonner les pipeaux inquiétants de la Méditerranée et n'est pas un chant d'amour. Nous sommes très loin du cosmos d'Eros, dans la sexualité et la peur. Cela explique peut-être pourquoi la masturbation et le viol nous ont posé tant de problèmes. Ils n'ont pas leur place dans un monde d'amour. Jugés du point de vue de l'amour, ils deviennent pathologiques.

    Nous devons alors conclure que le royaume de l'amour ne contient pas tous les facteurs instinctuels de l'homme et qu'Eros n'est qu'un dieu parmi les autres. Il ne nous fournit pas les images appropriées pour nous guider dans les zones de notre comportement gouvernées par Pan. Si nous continuons à juger ce comportement à la lumière de l'amour, nous continuerons à refouler des qualités instinctuelles et à entretenir une inimitié envers la nature qui nous conduira inévitablement à la psychopathologie. La lutte entre Eros et Pan, et la victoire d'Eros, ne cessent de rabaisser Pan. Il en est ainsi chaque fois que nous jugeons le viol inférieur à la relation, la masturbation inférieure au rapport sexuel, l'amour supérieur à la peur, le bouc plus laid que le lièvre.

    Finalement, ce que nous avons compris de la relation entre Pan et les nymphes peut corriger la conception chrétienne, selon laquelle Pan est un dieu de la sexualité paienne débridée que les interdits judéo-chrétiens doivent contenir, que ce soit par l'amour ou par la loi. Si les nymphes et Pan ne font qu'un, il n'est besoin d'aucun interdit. L'interdit est au coeur même de la compulsion. Ainsi, comme l'affirmait D.H. Lawrence, la passion sexuelle est à la fois sacrée et réflexive. Le désir animal porte en lui sa propre honte et sa propre piété.


    Passages du livre de James Hillman "Pan et le cauchemar".


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