• Le culturisme de la pensée contre l’athlétisme de l’esprit

    "L’érudit, le culturiste de la pensée, se repaît des ouvrages encyclopédiques et des manuels comme on soulève des poids ou des haltères, ingurgite et consomme les livres comme le culturiste du corps le ferait de concoctions protéinées à base de thon et de blanc d’œuf. Il n’a que faire de la dégustation et son approche du savoir est programmatique, répétitive, minutée ; elle ne tolère aucun égarement, aucune digression, prohibe la rêverie. Le savoir est pour lui un absolu, comme la musculature pour son pendant. Au lieu de fréquenter la salle de sport, c’est avec assiduité que ce cul-de-plomb trimballe son postérieur de banc en banc, de bibliothèques en universités… Ses exercices de prédilection ne sont ni le squat ni le développé-couché, mais le commentaire, la glose, et l’inspection des travaux finis. Du reste il raffole de la casuistique, des conférences littéraires, des colloques politiques, et collabore volontiers avec toute sorte de revues ultra-spécialisées au sein desquelles il publie ses critiques métaphysiques de la même façon que le culturiste, contre quelque éloge, expose des photographies de ses triceps… Par nature très peu enclin à la création authentique, il l’est bien plus à disserter sur les œuvres d’autrui à grand renfort de citations et de notes en bas de page – des annotations destinées, comme l’huile dont se badigeonne son homologue lorsqu’il s’exhibe, à accentuer le fruit de son labeur. Pourtant, en dépit de toute cette science accumulée, il éprouve parfois des difficultés à placer correctement la virgule au milieu de ses phrases alambiquées, tout comme certains culturistes ont parfois du mal à déménager un meuble sans s’essouffler. Car en définitive de quoi le culturisme est-il le culte ? De l’apparence au détriment de la pertinence ; du brutal aux dépens du magistral…L’athlète, à l’inverse du culturiste, bande ses muscles dans le dessein de réussir non pas une simple démonstration mais bien un tour de force. La vigueur que lui confère son organisme ne s’exprime dans l’action, et, tel le guerrier, il s’engage pour triompher en même temps de ses limites et de celles des autres. Contrairement au culturiste qui ne se risque à rien (si ce n’est de mineures blessures et déconvenues), l’athlète ne s’épanouit que dans la confrontation et parce qu’il encourt l’échec ou même l’humiliation ; il met sa peau sur la table et ne peut que vaincre ou être vaincu ; il est dans l’affrontement là où le culturiste n’est au mieux que dans la rivalité. Afin de dominer ses adversaires il doit se développer physiquement sans pour autant tomber dans l’excès qui ferait que sa masse déprécierait ses capacités respiratoires ou entraverait sa mobilité, et donc sa lucidité et sa technique – et donc sa vertu. Il en va de même pour l’artiste, cet athlète de l’esprit, pour qui l’amas de connaissances peut devenir un frein à l’imagination – et donc à la créativité. C’est pourquoi, soucieux de conserver l’aisance de sa foulée mentale, l’artiste se contente du nécessaire et rejette le superflu.

    Parce que ce sont des archétypes qui ne sont pas purement antagoniques il n’est pas toujours évident de savoir si tel ou tel individu se situe dans l’une ou l’autre catégorie. Création et érudition ne sont pas incompatibles, peuvent s’enchevêtrer, voire se mélanger, et on peut parfois avoir du mal à distinguer entre un corps de culturiste et celui de certains gymnastes… Il est toutefois un axiome infaillible : le culturiste est persuadé être un athlète tandis que l’athlète veut être plus qu’un culturiste. C’est dans ce malentendu ontologique que s’enracine la morgue de l’érudit à l’égard de nombreux artistes, et tandis que l’artiste est adepte du fair-play, ne donne de coups qu’à ceux qui le méritent ou lorsque les circonstances l’exigent, dédaigne les médiocres pour mieux se concentrer sur son propre ouvrage, l’érudit, lui, confondant l’animosité avec l’aigreur, l’humour avec la mesquinerie, la haine avec le ressentiment, le pamphlétaire avec la petite frappe, compisse tout artiste dans lequel il ne se reconnaît pas d’emblée en le traitant, exactement comme le culturiste taxerait le poids-plume ou le marathonien de freluquet, tantôt de cacographe tantôt de rapin ou de musicastre."

    Source (texte intégral) : Pierre Trinckvel "Le culturisme de la pensée contre l'athlétisme de l'esprit"

    « Pierre Conesa. Politique de contre-radicalisation en France Martin Prescott : La débancarisation/alternatives, comment faire »