• Le violon sans cordes et aux ouïes bouchées

    - Ah ! vous, les hommes d'Eglise, vous pouvez parler du respect du saint lieu que vous profanez depuis au moins six siècles !... Le vandalisme clérical est le pire de tous !

    - Le vandalisme clérical ?

    - Je ne parle pas des curés qui vendent les statues de leur sacristies ni les objets de culte. Le premier scandale ce sont ces chaises, ces bancs qui encombrent ce sanctuaire qui doit être un « chemin » que l'homme doit parcourir dans le bon sens, pieds nus ! C'est ainsi que vos ingénieurs fabriquent l'électricité : ils font tourner un rotor dans un champ magnétique ? Pas vrai ? Dites-moi si je me trompe ! La voûte est calculée pour capter le courant magnétique et baigner l'homme qui suit le chemin en dansant, dans le sens inscrit...

    - Et ce sens, cher Gazette ? demande l'archiprêtre.

    - Ce sens ETAIT inscrit dans le sol, le vrai sol de ton église ! (Il frappait le sol du talon.) Si on décapait cette couche de dalles sacrilèges, on retrouverait le labyrinthe sacré, ce « Chemin de Jérusalem... » Mais pour des raisons matérielles banales, vous avez recouvert ce sol primitif en le REHAUSSANT de deux mètres ! Est-ce vrai ? Oui ou non ?

    - C'est vrai, disait le curé en souriant, mais...

    - Ton église, curé, est un violon dont des ignorants ont bouché les ouïes et enlevé les cordes ! Hahaha ! Il ne vibre plus depuis longtemps, ton violon ! Et pour comble vous avez déplacé l'autel, et vous avez mis l'officiant A L'ENVERS du courant qu'il doit recevoir et transmettre !

    - Et quel serait le but de toute cette magie ? demandait l'archiprêtre amusé.

    - Transformer l'homme, curé. L'ouvrir aux lois de l'harmonie naturelle qui lui donne l'équilibre psychique et corporel, source de santé et de bonheur !

    - Tu sens cela, Gazette, lorsque tu entres dans une église ?

    - Vous y avez faussé tellement de choses que le vieil athanor est bien détraqué... mais il marche encore un tout petit peu. Oui je sens cela. Nous, les poètes, nous percevons ces choses mieux que les autres ! Ces rythmes nous atteignent jusqu'au tréfonds !

    (...)

    La preuve encore : la dernière scène, en bas à droite, on voit Thibault et Gauthier, entrer, à cheval, à l'abbaye de Saint-Remy. Les archéologues s'étonnent que deux jeunes hommes désireux de se retirer du monde se soient présentés à cheval à la porte de leur cloître ; c'est tout simplement parce que ces messieurs ignorent, ou veulent ignorer, que monter un personnage sur un cheval est, pour l'imagier, une façon de dire qu'il monte la cavale, la  « Cabale », la Connaissance. Que c'est un Initié ! Remarquez en passant, vous deux qui êtes de la coterie, que ces deux cavaliers vus ainsi de profil rappellent singulièrement... le sceau des...

    La Gazette jetait alors des regards épouvantés de tous côtés et terminait à voix basse :

    - ... Le sceau des Templiers !

    Il continuait, devant les deux gars médusés :

    - N'oubliez pas qu'au jeu d'échecs le cavalier peut parcourir l'échiquier, qui figure la table carrée, en tout sens et que le jeu du cavalier utilise le cercle dans le carré, ce qui veut dire que pour réaliser la quadrature du cercle il faut  « monter en cavale », et si vous me permettez de pousser plus loin l'analyse...

    - Où veux-tu en venir, Gazette ?

    - Cela veut dire que celui que l'imagier représente en selle sait passer de la table ronde à la table carrée...

     

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