• Lecture féconde

    "C'est sans doute, cette impuissance à ne serait-ce qu'esquisser des solutions politiques aux innombrables et graves problèmes soulevés par cet essai brouillon, contestable dans bien des points et, je l'ai dit, dont l'assise intellectuelle est pour le moins fâcheusement bancale, c'est sans doute cette impuissance qui constitue le défaut majeur de notre livre. Il constate, il analyse peu ou mal, mais il ne propose rien."

    Ces quelques lignes viennent de la critique de Juan Asensio sur le livre de Laurent Obertone "La France Orange mécanique".

    Alors, juste quelques remarques qui ont pour moi de l'importance.

    Premièrement, je n'ai aucune intention d'acheter, ni de lire ce livre. Le battage médiatique - qu'il soit élogieux ou assassin - fait perdre d'office toute crédibilité à mes yeux, car par principe tout ce qui vient du monde médiatique m'apparait comme suspect. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce petit monde fonctionne uniquement dans un sens, celui du "qu'est-ce que cela va bien pouvoir me rapporter en monnaie sonnante et trébuchante ?", soit autant de prétextes pour couvrir une prétendue info, faire le buzz, et tout un tas d'autres termes du même acabit. La fameuse couverture médiatique ne couvrant que ce qui l'arrange et montrant quotidiennement son vide abyssal qu'elle jette si magnifiquement à la figure de tout un chacun. Ceci étant, je trouve qu'il est toujours instructif d'observer la chose, le processus, les sujets traités.

    Nous sommes à des années lumière d'un la Gazette, personnage central du livre "Le pape des escargots" d'Henri Vincenot, qui allait de village en village, marcheur infatigable, pour porter les nouvelles des uns aux autres - et tellement plus encore - en échange d'un repas chaud et d'un coin dans la grange pour passer la nuit, quand il ne passait pas en trombe clamant ses dernières nouvelles à la volée, trop pressé qu'il était pour s'attarder. Ne devant rien à personne, étant son propre maître, un maître à genoux devant la force et la beauté du divin. Un druide. 

    Deuxièmement, plus précisément, je n'ai aucune envie de le lire, et ce, déjà bien avant le début de son battage médiatique - car via facebook, un ami en parlait déjà, étant en contact avec l'auteur (donc sur un mur facebook) -, car lire un livre s'acharnant à décrire, page après page, des scènes d'horreur, de violence, de crimes, me fait tout autant horreur. La délectation du pire pour dénoncer le pire, j'ai toujours eu du mal avec ça. Savoir que ce livre est là, qu'il existe, me suffit amplement. Pas besoin de me gargariser des monstruosités dont sont capables les humains, ça, je le sais déjà.  

    Troisièmement, pour moi, les critiques (les textes) parlent plus de celui qui critique, tout en  prétextant parler du livre critiqué (c'est en cela - entre autre - que je ne prends jamais pour parole d'évangile les critiques, ce qui ne veut pas dire que c'est inintéressant ! car c'est l'occasion d'entrer dans un monde différent du nôtre). Il arrive que cet aspect soit plus nuancé, équilibré autrement, mais sur le fond, c'est un état de fait. L'objectivité de chacun est toujours contre balancée par sa subjectivité.   

    Ceci étant posé, je peux maintenant en venir à ce qui m'a fait réagir concernant les lignes de ce début d'article, celles de Juan Asensio. 

    Non, je n'ai aucune exigence de solution, de proposition à un problème donné, lorsque je lis un livre. Non je n'attends pas une ébauche de solution lorsque je choisis une lecture. Oui je vais là où le vent me porte, là où ce qui aura été semé en moi - si pénétration - au cours d'une lecture donnera le fruit de mes cogitations (résultat de l'union entre une lecture, quelle qu'elle soit, et d'un lecteur - il y a des lectures fécondes et d'autres stériles, sachant que nous ne sommes pas tous réceptifs aux mêmes stimuli). Non cela ne sous entend pas que tout - ou une partie - me soit mâché dans un livre. Le travail du lecteur se trouvant justement là. Je ne lis pas pour passer le temps, mais pour creuser en moi chaque jour un peu plus ce qu'il y a à creuser. Oui, ce livre peut se révéler vide au premier abord, et riche après murissement des fameuses questions restées sans réponses, des questions trouvant subitement une ébauche de réponse dans mon esprit torturé, puis laissé libre de s'ébattre comme bon lui semble. La réponse - pour ne pas dire le début du travail de l'accouchement - venant toujours au moment où je m'y attends le moins.

    Ce manque de solutions, dans ce livre de Laurent Obertone, est justement ce qui fait que Juan Asensio, dans sa critique, donne des idées - lui si choqué de ne pas en avoir trouvé dans sa lecture -, propose des hypothèses, des éléments d'éventuelles solutions. Et voilà ce que j'appelle une lecture féconde ! car elle contraint à faire cet effort de cogitation, elle force à accoucher, elle met au jour là où cela est possible. Elle oblige à trouver ce que nous cherchions nous-mêmes - ici le critique - en commençant notre lecture. (tout en râlant qu'il faut le faire, évidemment bien sûr, sinon, nous ne serions plus des humains avec tout ce que cela comporte)

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