• Les marques invisibles à l'oeil

    Le jour où elle s'était réveillée aveugle, elle avait été prise par la main par la gamine abandonnée et conduite par les caves et les tunnels du roc sur lequel était bâtie la Demeure du Noir et du Blanc, au sommet de degrés escarpés jusqu'au temple proprement dit. «Compte les marches en montant, lui avait recommandé la gamine. Laisse tes doigts effleurer le mur. Il y a des marques, là, invisibles à l'oeil, mais claires au toucher.»

    Ce fut sa première leçon. Il y en avait eu bien d'autres.

    Les après-midi étaient consacrées aux poisons et aux potions. Elle avait l'odorat, le toucher et le goût pour l'aider, mais le toucher et le goût pouvaient être dangereux quand on pile des poisons et, avec certaines des concoctions les plus toxiques de la gamine, même l'odorat était rien moins que sûr. Les bouts de doigt brûlés et les cloques aux lèvres lui devinrent familiers et, un jour, elle s'était rendue si malade qu'elle n'avait pu garder de nourriture plusieurs jours durant.

    Le dîner était dévolu aux cours de langues. La petite aveugle comprenait le braavien et le parlait de façon passable, elle avait même perdu la plus grosse partie de son accent barbare, mais l'homme plein de gentillesse n'était pas satisfait. Il insistait pour qu'elle améliorât son haut valyrien et apprît aussi les langues de Lys et de Pentos.

    Le soir, elle jouait aux mensonges avec la gamine, mais sans yeux pour voir, le jeu était bien différent. Parfois, elle ne pouvait se fonder que sur le ton de la voix et sur le choix des mots ; d'autres fois, la gamine abandonnée l'autorisait à poser les mains sur son visage. Au début, le jeu était bien plus difficile, pratiquement impossible... Mais juste au moment où elle était prête à hurler de frustration, tout devint beaucoup plus facile. Elle apprit à entendre les mensonges, à les détecter dans le jeu des muscles autour de la bouche et des yeux.

    Nombre de ses autres tâches n'avaient pas varié, mais en y vaquant, elle trébuchait contre les meubles, se cognait dans les murs, laissait choir les plateaux et se perdait totalement, irrémédiablement, à l'intérieur du temple. Une fois, elle avait failli basculer la tête la première dans l'escalier, mais dans une autre existence Syrio Forel lui avait enseigné l'équilibre, lorsqu'elle était la fille nommée Arya, et sans savoir comment, elle se reprit et se rattrapa à temps.

    Certaines nuits, elle aurait pu s'endormir en pleurant, si elle avait encore été Arry, Belette ou Cat, ou même Arya de la maison Stark... Mais pour personne, pas de larmes. Sans yeux, même la tâche la plus simple devenait périlleuse. Vingt fois elle se brûla en travaillant avec Umma aux cuisines. Une fois, en coupant les oignons, elle s'entama le doigt jusqu'à l'os. A deux reprises, incapable de retrouver sa propre chambre dans la cave, elle dut dormir par terre, au pied des marches. Tous les recoins et les alcôves rendaient le temple traître, même après que la petite aveugle eut appris à utiliser ses oreilles ; la façon dont ses pas se répercutaient contre le plafond et résonnaient autour des jambes des trente hautes statues des dieux donnait l'impression que les murs eux-mêmes se mouvaient, et le bassin d'eau noire et immobile jouait également d'étranges tours avec le son.

    «Tu as cinq sens, avait dit l'homme plein de gentillesse. Apprends à te servir des quatre autres, tu recevras moins d'estafilades, d'égratignures er de croûtes.»

    Elle sentait désormais les courants d'air sur sa peau. Elle pouvait localiser les cuisines à l'odeur, différencier à leur parfum les hommes des femmes. Elle reconnaissait Umma, les serviteurs et les acolytes à la cadence de leurs pas, pouvait les distinguer les uns des autres avant qu'ils s'approchent assez pour les flairer (mais pas la gamine ou l'homme plein de gentillesse, qui ne faisaient presque aucun bruit, à moins de le vouloir). Les cierges qui brûlaient dans le temple avaient aussi leurs arômes ; même ceux qui n'étaient pas parfumés laissaient échapper de leurs mèches de légères fumerolles. Ils auraient tout aussi bien pu crier, une fois qu'elle eut appris à utiliser son nez.

    Passage du livre de George R.R. Martin "Le trône de fer" tome 14 "Les dragons de Meereen"

    « La crise financière française de 1789-1799 Quand le temps libre est devenu un temps économique »