• Pour en finir avec la démocratie directe

    "Commençons donc par l’expérience historique. Généralement, les thuriféraires de la démocratie directe aiment s’étendre sur les cas qui fonctionnent ou semblent fonctionner relativement bien. Comme la Suisse. Cas emblématique, il est vrai. Ou les New England Town Meetings aux États-Unis, déjà vantés en son temps par Tocqueville. Ou quelques référendums en Italie, etc.

    Malheureusement, l’expérience historique de la démocratie directe, c’est surtout l’histoire d’échecs répétés et souvent sanglants. À commencer par la Grèce antique où la démocratie directe, la seule forme démocratique connue alors, se solda plusieurs fois par des guerres sociales dans plusieurs cités. Ce qui donna matière à réflexion aux philosophes d’alors, qui forgèrent à ce propos le concept d’ochlocratie.

    Plus près de nous, plusieurs autres expériences de démocratie directe furent tentées : la Commune de Paris en 1871, les soviets russes après la chute du régime tsariste, les conseils ouvriers en Allemagne et en Italie après la Première guerre mondiale, les communautés anarchistes en Espagne durant la guerre civile, le Chiapas, au Mexique, contrôlé un temps par l’Armée zapatiste de libération nationale. Certes, des événements extérieurs y mirent fin, mais la manière dont elles s’étaient déroulées laisse peu de place au regret. Et si l’on voulait faire preuve d’un peu de mauvaise foi, on citerait, comme autre exemple peu reluisant de la démocratie directe, la Jamahiriya, cet « État des masses » instauré par Kadhafi en Libye à partir de 1977. (...)

    Sauf que, encore une fois, l’expérience montre que cette supposée représentativité supérieure est loin d’être acquise. On sait déjà, en effet, qu’aux États-Unis, les taux de participations aux scrutins sont extrêmement faibles, comparés aux scores européens, où règne la démocratie représentative. Mais également en Suisse – l’exemple canonique de la démocratie semi-directe – la participation des citoyens aux consultations populaires est des plus réduites : de près de 70% au début du 20e siècle, elle est tombée à moins de 30% à la fin du siècle.

    Alors qu’est-ce qui serait le plus légitime d’un point de vue démocratique : l’élection d’un représentant avec 40% des suffrages ou l’adoption d’une initiative populaire par 15% du corps électoral ? Autre exemple récent et médiatisé : quelles sont la représentativité et la légitimité démocratique du nouveau projet de constitution islandaise rédigé par 25 citoyens choisis au hasard, en collaboration avec la population via Internet, et approuvé en octobre 2012 par 66% des suffrages exprimés, mais avec un taux d’abstention supérieur à 50% et l’opposition de toute une partie du spectre politique ?"

    Source (texte dans son intégralité) : Pour en finir avec la démocratie directe

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    Ochlocratie

     Okhlos et demos

    Pour les Grecs, l'okhlos, c'est ce qui est inférieur au demos. L'ochlocratie se caractérise par une décomposition de la loi et des mœurs. C'est lorsque la démocratie dégénère en chaos politique, lutte quotidienne entre les individus et règne de la force. Elle relève d'une configuration historique que l'on pourrait appeler le « prépolitique », par opposition au « politique » qui se caractérise soit par l'existence de l'État et de la loi soit par l'existence d'une conscience collective et d'une auto-organisation de la Cité (la polis) sans État, favorisant la responsabilisation, la coopération et la cohabitation des Hommes.

     Polybe

    L'ochlocratie est, dans la théorie de l'anacyclose – théorie cyclique de la succession des régimes politiques – formulée par l'historien grec Polybe (admise par Cicéron dans le De Republica, et reprise par Machiavel), le pire de tous les régimes politiques. C'est le stade ultime de la dégénérescence du pouvoir. Polybe décrit un cycle en six phases qui fait basculer la monarchie dans la tyrannie, à laquelle fait suite l'aristocratie qui se dégrade en oligarchie, puis de nouveau la démocratie entend remédier à l'oligarchie, mais sombre, dans une sixième phase, dans le pire des régimes qui est l'ochlocratie, où il ne reste plus qu'à attendre l'homme providentiel qui reconduira à la monarchie.

    "Ayant étudié les institutions romaines, Polybe formule dans la théorie de l'anacyclose — admise par Cicéron dans le De Republica et reprise par Machiavel — sa typologie des régimes politiques. Il considère qu'il y a six formes de gouvernement :

    - la royauté (régime monarchique librement accepté, gouverne par persuasion, sans violence) ;
    - l'autocratie ou despotisme (pouvoir personnel et absolu) ;
    - l'aristocratie (régime dans lequel les plus justes et les plus sages sont au pouvoir) ;
    - l'oligarchie (dans laquelle la plupart des pouvoirs sont détenus par une petite partie de la société) ;
    - la démocratie (quand la volonté de la majorité est souveraine et qu'il y a obéissance aux lois) ;
    - l'ochlocratie (si la masse a tous les pouvoirs pour imposer tous ses désirs).

    Le meilleur régime, selon lui, est celui qui combine les caractéristiques des trois principaux. Selon sa théorie cyclique de la succession des régimes politiques, le gouvernement d'un seul (royauté) dégénère en despotisme ; l'aristocratie dégénère en oligarchie, entraînant la colère du peuple, qui punit les abus."

    « De quoi je me mêle ? (2)Bruno Deniel-Laurent : Trisomie, eugénisme & transhumanisme »