• Pourquoi le Moyen Age a-t-il le vent en poupe au XXIe siècle ?

    Pourquoi un tel regain d'intérêt pour le Moyen Age en ce début de XXIe siècle ? Pourquoi un tel déchainement de reconstitutions, de foires et autres manifestations dites médiévales dans notre pays ? J'ai quelques idées sur le sujet, elles valent ce qu'elle valent, mais bon... En vrac :

    1) Une recherche de stabilité dans un monde complètement instable, un monde voué au chaos (une société, devrais-je plutôt dire), or pour se faire, il faut des bases solides, il faut des racines et un ciel étoilé au-dessus de nos têtes. Et lorsque je parle de ciel étoilé, je sous-entend par là autre chose que l'unique voie lactée étudiée derrière une lunette astronomique. Qui dit Moyen Age peut aussi vouloir dire un "avant l'explosion du gothique" - donc le début de l'époque médiévale -, soit l'époque romane, et une approche du symbolisme à redécouvrir. (plus profondes sont les racines, mieux c'est - sur ce dernier point, c'est mon approche, ma particularité)

    Mais sur ce principe là, pourquoi ne pas se pencher sur le monde antique ? plus ancien encore au niveau des racines. D'ailleurs, il existe des groupes de passionnés du monde grec, romain, de l'antiquité dans son ensemble, des groupes qui tentent à leur façon - comme pour l'époque médiévale - de retrouver une façon de vivre, des valeurs, un sens à l'existence, un sens du beau qui leur fait faux bond en ce début de XXIe siècle dit civilisé, riche, de progrès, etc... L'art de vivre antique a son petit succès, tout comme l'art de vivre au Moyen Age. Le tout fatalement idéalisé, loin de ce que pouvait être la vie à ces époques lointaines, mais cela en dit long sur les manques, les travers de notre époque dite avancée (le tout en version société de consommation bien sûr - je te vends du "à la sauce Moyen Age" mon gars ! -, on n'y échappe pas comme ça). Tout comme il existe de nombreuses autres reconstitutions historiques de diverses époques.
    Alors, pourquoi plus le Moyen Age ? sans doute parce qu'il correspond à une époque charnière, tout comme nous en vivons une actuellement.

    2) Un besoin de retrouver une vie plus proche du rythme de la nature, sans la folie consumériste actuelle, avec pourtant un commerce florissant. Une reconnaissance du travail bien fait, des artisans - pas des réchauffeurs de plats officiant dans des salles appelées restaurants, par exemple, ou ces pseudos boulangers qui n'ont jamais mis la main à la pâte -, l'apprentissage mis à l'honneur.

    3) Une reconnaissance des enfants, avec des étapes entre l'enfance et l'âge adulte, étapes autrement plus formatrices que ce cercle vicieux qu'est la scolarité en attendant d'aller s'inscrire à Pôle emploi, étapes respectant le cycle naturel du corps humain, et donc aussi celui d'une sexualité à l'âge de la puberté (possibilité de mariage). A 14 ans, un garçon était un jeune homme, avec tout ce que cela sous entendait de responsabilités dans la vie (et ce même si de 14 à 25 ans les apprentis étaient sous la coupe de leur maître, pour les familles les plus fortunées). (voir Les âges de la vie - l'âge des responsabilités était à 10/11 ans, la majorité à partir de 12 ans, l'âge adulte à 14 ans/15 ans - dans L'enfance au Moyen Age)

    4) Une place de choix pour les femmes, et ce malgré tout ce qui a pu être colporté sur cette époque jugée longtemps comme étant une période "moyenâgeuse", terme alors péjoratif, c'est à dire une période archaique, noire, arriérée, soit tout l'opposé de ce qu'elle semble avoir été après les recherches des médiévistes sur cette question. (voir La vie au Moyen Age)

    5) Les fidèles d'amour, la fin'amor, l'amour courtois, soit des relations hommes- femmes à des années lumière de celles que nous vivons à l'heure actuelle. Et si nous creusons plus encore, la dimension ésotérique pointe le bout de son nez (voir Fidèle d'Amour et aussi Le Graal et la Dame), ce qui montre un peu plus combien cette époque n'était certainement pas archaique, mais combien notre ignorance actuelle est grande.

    6) Une place de choix pour nos guerriers, et je fais une différence entre un guerrier et un soldat - pour ne pas parler des drônes de notre époque... (voir à ce propos De la beauté du guerrier et aussi L'élite comme modèle de l'humain).  Et donc, de laisser la possibilité aux guerriers de notre époque de vivre, que ce soit sous forme de jeux vidéos (en ligne ou pas) ou sous forme de reconstitution historique, et autres spectacles, combats d'épées, etc... (puisque mine de rien, beaucoup en sont réduit à cela) ce qui aujourd'hui est de bon goût de caricaturer, de dénigrer. Les guerriers ont aussi à se retrouver, eux aussi existent.

     7) Et enfin, parce que l'heure semble avoir sonnée, l'heure du grand retour de notre frère ennemi, de notre amoureux passionné, de celui avec qui nous dansions déjà le tango il y a des siècles de cela, un tango torride comme il se doit, tout feu tout flamme, le face à face de deux amants prêts à tout pour se frotter l'un à l'autre, se rentrer l'un dans l'autre, un mélange créateur d'étincelles fécondes et destructrices à la fois, le monde musulman et le monde chrétien, ceux-là même des croisades, mais en inversé. (?)

    Note : Le Moyen Age est à ce niveau impressionnant par l'apport foisonnant de la culture dite arabe. Il y a certes des erreurs d'interprétation au niveau du savoir arabe alors apporté en Occident, savoir venu du monde grec (lui-même préalablement venu de l'Egypte antique ? soit avant le monde musulman) et traduit par des arabes, et non pas venant des arabes eux-mêmes (voir à ce propos la vidéo - à partir de 14 minutes - de l'entretien avec Rémi Brague et Peter Sloterdijk). Lorsque je parle d'apport foisonnant, je pense aussi aux épices, aux soieries, à l'impact que tout cela va avoir sur la façon de vivre, de se vêtir, de cuisiner, etc... Par exemple, avec ce passage explicite : "C’est au Moyen-âge que se développe une véritable folie pour les épices : poivres, girofle, cannelle, muscade et macis, gingembre, cardamome, safran, sumac, galanga… Les Croisades, de 1096 à 1270, contribuent à mieux les faire connaître : les pèlerins en rapportent de Terre Sainte. Les marchands colportent sur elles des récits fabuleux : la graine de paradis n’est-elle pas pêché au moyen de filets dans les eaux du Nil (qui, comme chacun sait, prend sa source au jardin d’Eden !). Quant aux bâtons de cannelle ce sont les brindilles des nids de gros oiseaux carnivores (pour se les procurer il faut appâter les oiseaux avec de la viande d’âne pendant que quelqu’un grimpe dans l’arbre et vole les brins…). Ces histoires étranges entretiennent la curiosité des clients fortunés qui veulent absolument posséder des épices." (source : les épices) Tout en pensant qu'au moment des fameuses croisades : "À la fin du XIe siècle, le Proche-Orient était divisé. Au Sud, les Fatimides chiites étaient au pouvoir en Égypte et contrôlaient une partie de la Palestine. Le reste du Proche-Orient était sous la domination des Seldjoukides, un peuple turc nomade converti à l'islam sunnite au IXe siècle qui a mis fin à l'empire arabe et d'une manière générale à la suprématie des arabes ; arabes absents des croisades pour cette raison." (source : les croisades) Autre précision encore, ceux qui étaient appelés les sarrasins étaient des musulmans, certes, mais pas forcément : "(...) qu’est-ce qu’un sarrasin ? C’est un musulman, me répondrez-vous sans doute, et vous n’aurez pas tort, car il est vrai que par ce vocable sont désignées des populations d’Espagne et d’Afrique du Nord qui, historiquement, furent bel et bien musulmanes. Mais cette réponse serait incomplète, car le mot peut également s’appliquer à des peuples fort différents. (...) Ainsi donc, les Saxons, à l’époque de Clovis, sont sarrasins. Plus surprenant encore, on nous apprend qu’ils croient en Mahon, c’est-à-dire en Mahomet, bien avant la naissance de ce dernier. Plus que d’un simple anachronisme, il s’agit d’une confusion révélatrice d’un trait constant de l’univers épique médiéval. On pourrait sans peine multiplier de semblables exemples, qui démontrent bien que le vocable de sarrasin ne désigne pas, ou pas seulement, des musulmans : en fait, il s’agit d’un terme générique, synonyme de « païen », avec lequel il est parfaitement interchangeable, et désignant collectivement tous ceux qui ne sont ni chrétiens ni juifs. De ces gens, on se fait une idée bien floue au moyen-âge : ils forment une masse confuse, où les Arabes ne se distinguent guère des Alamans, des Saxons ou des Vandales." (source : La religion des sarrasins) 


    Enfin, pour conclure, tout cela donc, avec aussi ce détail essentiel me semble-t-il, le fait que cette période soit charnière, qu'elle corresponde à un basculement d'un certain équilibre au déséquilibre, au trop de tout, à la folie des grandeur tombant irrémédiablement dans l'abjection la plus totale. Les groupements au niveau des métiers, la création des corporations, cette décision de cloisonner, en un sens, une personne dans une profession, et ce qui en est à notre époque, la dérive totale qu'un être ne puisse plus se définir qu'au travers d'une activité professionnelle par exemple, cette fameuse spécialisation là, celle qui tue pour disséquer (revoir L'étape initiatique, avec le pourquoi travaillez-vous ?).

    La quête du temps passé nous travaille, c'est le moins que l'on puisse dire, et pour un monde de progrès, un monde du futur, c'est une façon de vivre indispensable pour retrouver son équilibre, sinon, les funambules que nous sommes risqueraient bien de chuter violemment. 

    « La face cachée du bonheur Les hommes du Moyen Age travaillaient-ils plus que nous ? »