• Datant de la plus haute antiquité, puisque Adam et Ève s'y adonnèrent avec ferveur, le jeu de pommes subit plusieurs éclipses au cours de l'histoire du monde.
    Remis à la mode en Suisse par le célèbre Guillaume Tell au cours d'un match-surprise où l'on vit Tell père fendre une pomme sur la tête de Tell fils, le jeu de pomme connut une grande vogue.
    C'est de ce jeu que le physicien Newton prédisait qu'il deviendrait une attraction universelle.
    Puis il tomba dans l'oubli, avec un bruit mou, les hommes étant plus disposés à jouer aux poires qu'aux pommes.

    Passage du livre Francis Blanche "Pensées, répliques et anecdotes".

  • Et les femmes, me direz-vous, où sont les femmes dans tout cela ?
    Je n'ai parlé de rien d'autre.
    Aussi longtemps que nous nous acharnons à manifester notre existence, à vouloir être vus, sentis, perçus par le monde, les femmes sont cet extraordinaire espace offert pour parader, cette sublime arène de chair où mener nos jeux de gladiateurs ! Pourquoi ne nous dégrisent-elles pas ? Pourquoi ne se lassent-elles pas de nos bravades ?
    Parce qu'elles sont, par je ne sais quelles données primordiales, prêtes à tout accepter - comme la terre se laisse brûler par le soleil, flageller par l'orage, déchirer par le soc.
    Et qui nous arrêterait dès lors s'il n'y avait l'autre versant du sort ?
    Tout cavalier tient entre ses cuisses à la fois sa monture et sa chute prochaine.
    Et n'y a-t-il pas encore pour le cavalier foudroyé, entre le sol et l'étrier, l'espace requis pour la grâce?

    Les femmes triomphent en se dérobant au combat.
    Quand nous les croyons encore soumises et offertes, elles sont depuis longtemps déjà fenêtres ouvertes sur l'infini.

    Aussi longtemps qu'elles s'effacent devant nous, nous avons tout à apprendre d'elles. Au jour où elles se dresseront devant les hommes, un monde finira. Car si tous les jeux sont possibles sur terre, seuls méritent vraiment d'être joués les grands arcanes du sacrifice et de l'adoration.
    Si l'amour ne jette plus dans le brasier de Dieu, c'en sera fait ! car l'enfer sordide que l'homme et la femme s'inventeront l'un à l'autre, je le leur laisse sans regret.

    Vous souvenez-vous de la question qui préoccupait tant les conciles des siècles derniers et du nôtre:
    les femmes ont-elles une âme ?
    Je réponds résolument non !
    Il est évident que les femmes n'ont pas d'âme.
    Elles sont l'âme d'un monde. Elles sont notre âme.

    Il n'y a que lorsqu'une femme se mêle de vouloir exister par elle-même que tout dépérit autour d'elle. Dès qu'elle parade avec ses dons, s'en encombre, en encombre le monde, il n'y a plus qu'à détourner vivement les yeux.
    La grandeur des femmes naît de ce qu'elles en ignorent tout.
    C'est parce qu'elles ne prennent pas de place en elles que la vie peut y prendre sa source.

    (...) Albe revient d'un pas vif vers le château.
    Il n'est que de la regarder marcher pour comprendre que je ne l'ai jamais possédée. Pas une seule nuit de toutes nos nuits !
    A force d'être ouverte et béante et vide, à force de laisser passer à travers elle et la vie et la détresse et la prospérité et les enfants et les cavales indomptées du désir, elle a obtenu de moi ce qu'elle n'a pas même pris la peine d'exiger : une totale reddition.
    C'est elle qui me fermera les yeux.
    Tout ce qui est noble en moi m'est venu d'elle.

    Passages du livre de Christiane Singer "Seul ce qui brûle".

  • Le meilleur lieu d'apprentissage est l'amour de l'homme et de la femme. Quand nous entrons en amour, toutes les catastrophes nous guettent. Pourquoi ? Parce que nous nous leurrons. Nous croyons que l'amour vient de nous être octroyé par la personne que nous aimons - et que cette personne détient l'amour. Or l'amour n'est aux mains de personnes. Ni entre mes mains, ni entre les siennes. Il est entre nous. Il est ce qui, entre nous, s'est tissé depuis notre première rencontre, ce que l'espace insaisissable entre nous a engendré et continue d'engendrer d'instant en instant. Une œuvre fluide et perfectible à l'infini.
    Être en amour nous met dans un état de transparence, de bienveillance envers le monde entier, d'ouverture du cœur, de solidarité naturelle.
    Le piège qui nous guette est de faire une idole de l'être aimé et de lui attribuer le miracle de cette transformation. Dès lors, puisque tout paraît dépendre de lui, je cours le risque d'en faire soit mon despote soit mon esclave - deux visages d'une même réalité. Le fluide de l'amour coagule aussitôt et se pétrifie.
    (...) Comme autrefois dans le ventre de notre mère le liquide amniotique où nous voguions, cet espace qui nous entoure est l'espace nourricier. L'essentiel est entre. L'essentiel est dans le mouvement de navette entre les bords, entre les rives, l'allée et venue de cet instant à l'instant où nous nous séparerons, de l'instant de la naissance à l'instant de la mort, de ma bouche à votre oreille, de votre cœur au mien, de l'aube au crépuscule. L'allée et venue entre l'homme et la femme, l'espérance et la désespérance, le monde visible et le monde invisible, le temps horizontal et l'éternité. L'essentiel respire entre.
    (...) Le secret du monde c'est le nœud. Tout est relié à tout, mais comment ? Tu ne sauras jamais ce qui est au bout du fil que tu tires. A chaque instant le secret reste entier. Si l'essentiel te semble parfois n'être nulle part, c'est en fait qu'il peut être partout à tout instant.

    Passages du livre de Christiane Singer "N'oublie pas les chevaux écumants du passé".

  • "Un fluide insaisissable coule d'une génération à l'autre.
    Lorsque nous développons nos antennes et apprenons à déceler partout la trace d'autres passants, d'autres humains vivants ou morts, alors notre façon d'être au monde se dilate et s'agrandit.
    Je suis le témoin de la scène suivante :
    Un ami de longue date, Richard Baker Roshi, héritier dharma de Suzuki Roshi, et sa fille de trois ans sont installés à la table du petit déjeuner chez nous. Sophie commence avec son couteau à rayer la table. Et grâce à ce geste qui ne m'as guère enchantée, voilà que j'assiste à une leçon de transmission.
    Le père arrête avec douceur la petite main.
    "Halte, Sophie, à qui est cette table ?"
    Alors la petite fille boudeuse :
    "Je sais ! A Christiane.
    - Non, mais avant Christiane !... Elle est ancienne cette table, n'est-ce pas ? D'autres ont déjeuné là...
    - Oui, les parents, les grands-parents, les....
    - ... Mais ce n'est pas tout !.... Avant encore ?...
    Elle a appartenu à l'ébéniste qui en avait acquis le bois. Mais d'où venait-il ce bois ?... Oui, d'un arbre qu'avait abattu le bûcheron... mais l'arbre, à qui appartenait-il ?... A la forêt qui l'a protégé... Oui... et à la terre qui l'a nourri... à l'air, à la lumière, à l'univers entier... !
    ... Et puis, Sophie, elle appartient à d'autres... la table... à ceux qui ne sont pas encore nés et qui viendront après nous... ici même quand nous seront partis et quand nous serons morts."
    Un cercle après l'autre se forme, comme après le jet d'une pierre dans un étang.
    Et les yeux de Sophie aussi s'agrandissent, se dilatent.

    L'hommage aux origines. Ainsi commence tout processus d'humanisation."

    Passage du livre de Christiane Singer "N'oublie pas les chevaux écumants du passé".

  • Vous ne m'adorez pas. Vous ne pouvez pas m'adorer. C'est impossible. Ces mots n'ont pas de sens. Vous me donnez l'impression de quelqu'un qui cherchait l'aventure mais ne le savait pas. Vous qui, pendant onze ans, avez rejeté toute expérience, qui vous êtes fermé à tout ce qui n'était pas votre écriture et vos méditations, vous ne pouviez pas deviner. C'est seulement quand ce quelqu'un se retrouve dans la grande ville qu'il découvre qu'il veut à nouveau faire partie de la vie, et que la seule façon d'y parvenir c'est d'en passer par des coups de tête, des extravagances... bref, il est lui-même à la merci de pulsions totalement irrationnelles. Je parle à un homme rationnel et discipliné jusqu'à en devenir virtuellement inhumain, qui a perdu tout sens des proportions et qui s'est lancé dans une histoire sans issue de désirs déraisonnables. Et pourtant c'est bien ça, être dans la vie, non ? C'est bien ça, se fabriquer une vie. Vous savez que votre raison peut reprendre le dessus à tout instant - et si elle le fait, eh bien, adieu la vie, et l'instabilité qui est le propre de la vie. Le lot commun : l'instabilité. Le seul autre motif que vous pourriez avoir pour croire que vous m'adorez, c'est que vous êtes pour le moment un écrivain sans livre. Commencez un autre livre, plongez-vous dedans, et nous verrons ce que devient votre adoration pour Jamie Logan. Quoi qu'il en soit, j'arrive.

    Passage du livre de Philip Roth "Exit le fantôme".

  • Qu'est-ce qui m'étonna le plus pendant ces premiers jours à arpenter la ville ? La chose la plus évidente : les téléphones portables. Là-haut dans ma montagne, le réseau ne passait pas et en bas, à Athena, où il passe, je voyais rarement des gens parler au téléphone en pleine rue sans le moindre complexe. Je me rappelais un New York où les seules personnes qu'on voyait remonter Broadway en se parlant toutes seules étaient les fous. Qu'est-ce qui s'était passé depuis dix ans pour qu'il y ait soudain tant à dire - à dire de si urgent que ça ne pouvait pas attendre ? Partout où j'allais, il y avait quelqu'un qui s'approchait de moi en parlant au téléphone, et quelqu'un derrière moi qui parlait au téléphone. A l'intérieur des voitures, les conducteurs étaient au téléphone. Quand je prenais un taxi, le chauffeur était au téléphone. Moi qui pouvais souvent passer plusieurs jours de suite sans parler à personne, je ne pouvais que me demander de quel ordre était ce qui s'était effondré, qui jusque-là tenait fermement les gens, pour qu'ils préfèrent être au téléphone en permanence plutôt que de se promener à l'abri de toute surveillance, seuls un moment, à absorber les rues par tous leurs sens et à penser aux millions de choses que vous inspirent les activités d'une ville. Pour moi, cela donnait aux rues une allure comique, et aux gens une allure ridicule. Mais cela avait quelque chose de tragique. Éradiquer l'expérience de la séparation ne pouvait manquer d'avoir un effet dramatique. Quelles allaient en être les conséquences ? Vous savez que vous pouvez joindre l'autre à tout moment, et si vous n'y arrivez pas, vous vous impatientez, vous vous mettez en colère comme un petit dieu stupide. J'avais compris qu'un fond de silence n'existait plus depuis longtemps dans les restaurants, les ascenseurs et les stades de base-ball. Mais que l'immense sentiment de solitude des êtres humains produise ce désir lancinant, inépuisable, de se faire entendre, en se moquant totalement que les autres puissent surprendre vos conversations - moi qui avais surtout connu l'époque de la cabine téléphonique, dont on pouvait refermer hermétiquement les solides portes accordéon -, tout cela me frappait par son côté étalage au grand jour. Et je me retrouvais à jouer avec l'idée d'une nouvelle dans laquelle Manhattan serait devenu une collectivité sinistre où tout le monde épie tout le monde, tout le monde est suivi à la trace par la personne qui se trouve à l'autre bout du fil, même si les gens qui téléphonent, du fait de pouvoir composer un numéro à partir de n'importe où dans le vaste monde, croient faire l'expérience de la plus grande liberté. Je sais qu'à concevoir un tel scénario, je me retrouvais dans le camp des hurluberlus qui, depuis les débuts de l'industrialisation, s'étaient imaginé que la machine était l'ennemie de la vie. Pourtant, je ne pouvais pas m'en empêcher : je ne voyais pas comment quelqu'un pouvait croire qu'il continuait à mener une existence humaine en passant la moitié de sa vie éveillée à parler au téléphone tout en déambulant. Non, ces gadgets ne promettaient pas d'être la panacée pour promouvoir la réflexion dans le grand public.

    Passage de "Exit le fantôme" de Philip Roth.

  • Dans une société où les uniques mesures d'évaluation sont celles d'un matérialisme courtaud et où le mercantilisme détermine les représentations des âges de la vie, il est clair que la vieillesse a peu d'atouts. N'est socialement admissible que celle qui continue activement de consommer : biens, cures, soins gériatriques, voyages organisés, distractions, culture, etc...
    Économiquement faible, elle incarne le mal absolu. La royauté mendiante du brahmane est ici l'enfer de l'insignifiance et le rebut. Or ce n'est certes pas la vieillesse qui nous détruit mais l'image que nous nous en sommes faite.
    L'idéologie contemporaine, qui dénie à l'esprit tout pouvoir, permet tout au plus, dans un tourbillon d'actions, de traverser, sain et sauf, l'âge adulte ; en aucun cas, la vieillesse.
    Car dans ce dernier épisode de notre vie terrestre, deux violons mènent la danse : l'esprit et le pouvoir de l'imaginaire. Nous nous pencherons sur leur musique.
    Attardons-nous d'abord à un premier constat. Pour qui s'attend à la déchéance, il n'y a pas d'illusion possible : elle sera au rendez-vous.
    Celui qui, sa vie durant, a creusé le tombeau de son âme l'y couchera.
    Rien d'heureux ni de malheureux ne nous advient jamais dont nous n'ayons en nous préparé le nid.

    Peut-être un fait divers illustrera-t-il, mieux que des propos abstraits, la force de l'esprit dont il est question ici. Un employé des chemins de fer se trouva malencontreusement enfermé dans un wagon frigorifique. Lorsqu'on vint l'en "délivrer" douze heures après, il était mort. Sur la paroi de métal, on trouva ces mots griffonnés à la craie : "Le froid m'envahit. Je me meurt." Ce sort épouvantable ne prend sa signification que lorsqu'on y ajoute un détail : le système de réfrigération n'était pas branché. Son corps révéla à l'autopsie tous les symptômes d'une mort due au froid. Il n'en va pas autrement de la vieillesse. Une seule différence : ce n'est plus un fait divers mais un fait de civilisation aux conséquences généralisées et dévastatrices.
    La représentation même de la déchéance entraîne irrévocablement sa venue. Nous venons et mourons de nos images.

    Passage de "Les âges de la vie" de Christiane Singer.

  • Une sorte de licence carnavalesque est indispensable à la jeunesse pour expérimenter toute la pléthore des sentiments et des sensations qui déferlent sur elle, pour s'inventer peu à peu le contour d'un destin.
    Mais, pour le moins aussi redoutable que l'intrusion inquisitoriale de cet espace de liberté, est l'extrême sollicitude de certains adultes rêvant d'épargner aux jeunes gens les brûlures de l'échec, les erreurs, les errances. Est-il pire égarement que de vouloir dispenser de vivre qui nous croyons aimer ?
    Nous évoquions tantôt les effets salutaires de la maladie dont tant de nos contemporains ont perdu le bon usage. L'erreur, que nos systèmes de notation, nos lugubres palmarès sanctionnent, mérite semblable éloge et doit être réhabilité. Elle est le tremplin d'où s'élancent l'explication et le dialogue, le forum ou les questions nous interpellent. Elle met l'esprit en mouvement, le fouille, et l'éperonne. La psychose de la faute et de l'échec est l'éteignoir de nos cerveaux. Quel monde de baîllements ne nous ont-ils pas fait, ces décerneurs d'éloges et de blâmes, ces leveurs d'index, ces fesses-serrées de la couardise ! La vie mouchée, épouillée, peignée, torchée et livrée à domicile (et dont ils s'enorgueillissent encore), qui s'étonnerait qu'elle écoeure la jeunesse ? Qu'est une existence qui n'a pas été conquise à force d'erreurs, d'échecs, d'hésitations, de tâtonnements ? Quel est son prix ? Où est sa victoire ?

    Chaque génération se fera elle-même ou ne se fera pas.

    Passage du livre de Christiane Singer "Les âges de la vie".

  • Chaque vivant a séjourné d'abord dans la nuit d'une femme. A certains, ce premier séjour est devenu tombeau. Je pressens et veux respecter la détresse qui peut pousser une mère à expulser l'enfant inconnu lové dans son ventre. Mais justifier l'explulsion par la liberté de disposer de son corps est une contradiction.
    Pourquoi aurais-je droit de vie et de mort sur le corps d'un autre sous prétexte que le voilà nidé en moi ?

    A nom de la plus conviviale et de la plus chaleureuse des lois - celle de l'hospitalité - j'en appelle pour ceux, venus de loin, qui ont choisi de faire halte en nous, au droit sacré d'asile. (...)

    De même que l'interrogation sur les origines s'épuise dans les gamètes, celle sur les fins dernières de l'homme se boucle avec les résultats d'une analyse de laboratoire. Dans un monde où tout s'explique, mais rien n'a un sens - notre monde de chaque jour -, qui s'étonnerait qu'un enfant prenne peur ? Aux intuitions qui l'habitent, aux fulgurances qui le traversent, rien ne fait écho. Il finit tôt ou tard par les ensevelir au plus profond de son âme, où cent ans plus tard, elles dorment encore si rien ne les a réveillées. Restent l'angoisse et la rancoeur.
    Loin de moi de nier les peurs et les terreurs qui secouent cet âge, ni la nécessité de leur traversée. Mais, les attribuer à la conscience de cette réalité ontologique qu'est sa propre mort est méconnaître l'enfant. Tout juste vient-il de naître, c'est dire d'en émerger. Il la connaît mieux que personne. Il se sait instinctivement son débiteur et non pas son otage ; être vivant, il ne le doit qu'à elle comme le jour ne doit d'être jour qu'à la nuit, l'amer au doux, le silence au bruit.

    Passages du livre de Christiane Singer "Les Ages de la vie".




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