• De tous temps, le même voeu hante les âmes fières : échapper à tout prix aux pièges d'une vie sordide, d'une exitence qui tourne en rond, s'enlise. Tout, plutôt que le déclic d'une serrure dont quelqu'un tourne subrepticement la clef ! Tout plutôt que le piège !
    Mais que le piège puisse aussi s'appeler "liberté" qui le soupçonne encore ? Lorsqu'elle est bafouée et victime d'un malentendu, lorsqu'elle est comprise comme l'abrogation de toute obligation, de tout engagement, de toute relation profonde, la pseudo-liberté mène droit à l'entropie, au désenchantement et à la mort. Seule la puissance des limites fait que l'esprit se cabre, s'enflamme, s'élève au-dessus de lui-même.
    Devant une toile immense dont il ne verrait pas les bords, tout peintre aussi génial fût-il baisserait les bras. C'est la restriction de la toile, sa limitation même qui exaltent ses pinceaux.
    La liberté vit de la puissance des limites. Elle est ce jeu ardent, cette immense respiration à l'intérieur des limites.
    (...)
    A se contenter trop longtemps de relations amoureuses sans lien et sans obligation réciproque, l'âme s'étiole. Le châtiment d'une sexualité émiettée, disséminée, morcelée n'est pas d'ordre moral. Laissons au victorianisme son arsenal punitif. Ce n'est pas notre vertu que nous perdons. C'est la vie elle-même avec ses couleurs, ses saveurs, ses empoignades, ses épreuves, ses paradoxes échevelés, son intime gloire et son désastre secret. Sans parole donnée, sans dette honorée, ce ne sont pour finir que des figurants, des fantômes qui s'accouplent. Et quand l'un prend peur et se met à appeler, il n'y a plus personne pour l'entendre. Le chapiteau est vide, les feux éteints.

    Passages du livre de Christiane Singer "Eloge du mariage, de l'engagement et autres folies".

  • Que tu aies eu une famille ou qu'elle t'ait été refusée, son pouvoir reste le même.
    Célébrés ou avortés, les vieux rêves sont en nous.
    Indélébiles.
    Etre ensemble autour d'une table dressée.
    Ensemble.
    Comme autour d'un feu.
    Sur chaque assiette, dans chaque verre, soigneusement roulé dans chaque rond de serviette, sel dans la salière et sucre dans le sucrier, bougie dans le chandelier, pain dans la corbeille, vin dans la carafe, partout sous toutes les apparences, dans le pli de la nappe, au bout des fourchettes, au creux des cuillères, sous la lame des couteaux, dans l'explosion de mille formes, partout, huile et vinaigre, pomme et poire dans la coupe, miettes sous la table : l'amour partagé, mangé et bu ensemble. Et dans chaque bouchée que tu portes à ta bouche, dans chaque gorgée sur la langue, une certitude : tu es aimé(e) !
    Laisse-nous pleurer le plus vieux rêve, laisse-le-nous rire, laisse-le-nous grelotter, laisse-nous nous y brûler les doigts, laisse-le-nous danser et le reprendre sur les genoux, le plus vieux rêve ! Etre aimé(e). Sans raison. Sans mérite. Comme ça.
    Au milieu d'eux.
    Ensemble.
    La famille, quand elle est vivante, elle est l'inespéré. Ce qui s'y passe n'a pas d'explication.
    Non que tu sois soudain à l'intérieur de son orbe quelqu'un d'autre ; tu es le même.
    Mais l'énigme est ailleurs.
    Elle est dans la magie du kaléidoscope.
    Au départ tu as des morceaux de verroterie de toutes les couleurs.
    Puis un cylindre de carton fermé d'un côté et ouvert de l'autre sur un rond de verre. Et par l'habile disposition d'un petit miroir angulaire le long du cylindre, voilà que surgit la merveille des merveilles : cette rosace rutilante qui se fait et se défait quand tu tournes lentement l'objet entre tes doigts.
    Si tu cédais à l'envie de le démonter, tu ne trouverais que des morceaux de verre coloré, un éclat de miroir, soit un petit tas de débris, rien de plus.
    Ainsi la famille.
    Au départ tu as des êtres tout dépareillés - petit, grand, maigre, gros, beau, moins beau, jeune, vieux - comme les morceaux de verre de toutes les couleurs.
    Mais l'essentiel c'est la forme qui les recueille, le contenant, le fourreau d'une simplicité extrême qu'il faut seulement tenir dans la lumière, levé vers le ciel, pour qu'il fasse miroiter sa magie.
    L'ordre est à l'amour ce que le cylindre de carton est au kaléidoscope : le support de mystère, sa condition. Sans contenant, le contenu coule au sol et se perd.

    Passage du livre de Christiane Singer "Eloge du mariage, de l'engagement et autres folies".

  • Pendant longtemps la souffrance n'a pas cessé de me chauffer à blanc sans que rien ne soit modifié dans mon existence. Et soudain, un changement radical s'opéra : l'aptitude à souffrir me fut ôtée. Oui, je crois que l'expression est bonne : l'aptitude à souffrir me fût ôtée ! Ce ne furent pas les événements ni les conditions de mon existence d'alors qui furent changés mais ma seule manière de les appréhender. J'ose à peine dépeindre cet état qui est le mien jusqu'à ce jour tant il paraîtra irréel à ceux qui ne l'ont pas connu et qui macèrent encore dans la douleur. (...)
    Plus je vieillis, plus je suis heureuse. Sans raison apparente, pensera-t-on - oh non, les raisons sont innombrables. J'ai mis si longtemps à les voir ! Je regardais dans la direction d'où elles ne venaient pas, où mon esprit voulait les forcer d'apparaître. Tandis que leur foule nombreuse se massait dans mon dos, je me lamentais de ne rien voir venir. Mes fixations se sont lassées, portes et fenêtres se sont ouvertes. Non seulement le présent en est changé mais le passé lui-même déplace ses accents, s'allège. Cette richesse fabuleuse qu'il m'a été donné de vivre sur terre, pourquoi m'emplirait-elle de regret et non de joie ? Cet amour dont j'ai bu la coupe jusqu'à la dernière goutte, pourquoi gémir de l'avoir perdu plutôt que jubiler de l'avoir eu ? Que de choses dont seule la privation m'avait hantée jusqu'alors et dont je m'émeus aujourd'hui de les avoir connues !

    Passages du livre de Christiane Singer "Une Passion, Entre ciel et chair".

  • Un sentiment d'infériorité que le sujet éprouve douloureusement sur le plan moral indique toujours que l'élément manquant est un facteur qui, au fond, et pour le sentiment du sujet, ne devrait pas faire défaut ; en d'autres termes, qu'il pourrait et devrait être conscient si le sujet s'en donnait la peine. Le sentiment d'une infériorité morale ne provient pas d'un désaccord avec la loi morale commune qui, dans un certain sens, est arbitraire, mais il provient du conflit de l'individu avec lui-même, avec son Soi, qui réclame impérieusement, pour des motifs d'équilibre de la psyché, que soient comblés les déficits et les lacunes obscurément perçus, inconsciemment conscients. Chaque fois que surgit un sentiment d'infériorité, non seulement celui-ci indique l'exigence dans le sujet d'assimiler un facteur jusque là inconscient, mais il indique aussi la possibilité de cette assimilation. (...)
    Donc, un individu qui attribue la psyché collective - qui lui est donné a priori et à son insu - à son patrimoine acquis ontogénétiquement comme si elle en faisait partie, s'attribue cela en quelque sorte illégitimement, et agrandit de façon démesurée le périmètre de sa personnalité, avec toutes les conséquences que cela comporte : car, dans la mesure où la psyché collective constitue les "parties inférieures" des fonctions psychiques, et par conséquent cette base qui soutient implicitement toute personnalité, son attribution au Moi va alourdir et dévaloriser la personnalité, ce qui s'exprimera dans l'inflation, soit par un écrasement du sentiment de soi-même, soit par une exaltation inconsciente et une mise en évidence du Moi, qui peut alors atteindre à une volonté morbide de domination.

    Passages du livre de C.G. Jung "Dialectique du Moi et de l'inconscient".

  • D'après le cadastre le souterrain était droit, la réalité semblait différente... La théorie est droite autant que la réalité est tordue.

    Passage de "Haute-Pierre" de Patrick Cauvin.

  • Les facteurs favorables à l'éclosion de l'imagination sont multiples. J'en retiendrai trois : d'abord, que les parents ou les éducateurs les plus proches se fassent une idée subjective de l'enfant, quelle qu'elle soit, et en tirent les conséquences ; ensuite, qu'il y ait un doux dingue de l'un ou l'autre sexe dans les parages ; enfin, que l'enfant puisse assouvir sa passion du moment. (...)
    Attendre de ceux qui s'occupent de l'enfant, des parents par exemple, qu'ils discernent l'akène au travers de l'enfant, qu'ils décèlent l'être qui se trouve in nuce, dans l'amande, et adoptent son point de vue - c'est trop demander. Cela c'est la tâche du mentor ou du maître, cet être unique lui aussi dont nous nous éprenons instantanément, à moins que ce ne soit lui qui s'éprenne de nous, comme deux akènes appartenant à la même ramure se renvoyant les mêmes idéaux. Quel bonheur de trouver l'âme soeur qui nous incite à extérioriser ce qui nous est propre ! (...)
    On ne peut être à la fois mentor et parent nourricier. La fonction diffère, comme les devoirs de la fonction. Les parents doivent déjà vous assurer le vivre et le couvert, et vous faire lever le matin pour aller à l'école. Cela suffit à leur tâche. Fournir un havre de sécurité, un endroit où l'on peut toujours se réfugier, n'est pas une mince affaire. Le mentor quant à lui n'a pas de tâche spécifique : discerner votre bagage invisible et s'en faire une idée qui corresponde à l'image inscrite dans votre coeur. L'erreur la plus douloureuse qu'on puisse commettre consiste à attendre de l'un de ses parents qu'il ait une vision, la bienveillance et l'exigence professionnelle d'un maître, ou au contraire, de chercher refuge et attentions personnelles auprès de son mentor. (...)
    La raison de l'échec de la relation maître à disciple tient généralement à ce que la personne la plus jeune sollicite des attentions personnelles et recherche un substitut paternel ou maternel. (...) Il y a également confusion des genres quand l'enfant prolongé reproche à ses parents de ne l'avoir jamais compris, de n'avoir jamais reconnu sa vraie nature.

    Passage de "Le code caché de votre destin" d'Hillman.


  • L'âge et le sexe importent peu dans ces diverses affinités perceptives. (...)
    Nous ne pouvons plus prêter foi sérieusement à l'interprétation amoureuse de ce type de relations. Le postulat sexuel nous a gâté le regard. Nous ne sommes plus capables d'envisager une affinité sur des bases spirituelles. Nos diktats culturels débusquent un désir sexuel inconscient dans toute relation personnelle, l'envie de copuler dans toute affinité et une tentative de séduction dans la moindre confidence. En réalité, le ressort de chacune des relations que nous avons évoquées était une vision, une aspiration commune : les membres du couple étaient amoureux d'un même idéal. (...)
    John Keats nous a ouvert les yeux sur le travail créateur de la perception dans les affaires humaines en écrivant : "Je tiens par-dessus tout à la vérité, au caractère sacré des élans du coeur et de l'imagination." Sa formule traduit les fondements plus qu'humains de l'art de l'empathie. Le talent de mentor se met en oeuvre dès que l'esprit tombe amoureux de la vocation de quelqu'un d'autre. Cela suppose forcément une composante érotique, dont Socrate nous avait appris l'importance éducative, n'en déplaise aux partisans de l'apprentissage par ordinateur qui voudraient le faire disparaître, et au dogmatisme sexuel qui ne voit que détournement de mineur, tentative de séduction, harcèlement ou simple expression d'un vulgaire besoin hormonal dans toute affinité personnelle.

    Passage du livre de James Hillman "Le code caché de votre destin".

  • La clarté de l'intuition, sa rapidité et son exhaustivité la rendent très convaincante, et du même coup peuvent lui faire manquer son but aussi rapidement qu'elle peut voir juste. Jung, pour qui l'intuition (aux côtés de la pensée, du sentiment et de la sensation) était l'une des quatre fonctions de la conscience, insistait sur la nécessité de la vérifier à l'aide des trois autres fonctions. Seule, elle peut miser sur le mauvais cheval aussi sûrement que sur le bon, ou s'engager avec la certitude de la paranoia, sans plus tenir compte de la logique, des sentiments et des faits. (...)
    On a également recours à l'intuition pour expliquer la créativité et le génie, ce qui revient en somme à expliquer l'inexplicable par un processus lui-même inexplicable. Mais le culte de l'intuition en néglige les manifestations les plus néfastes, comme l'opportunisme intuitif du délinquant ou les accès de violence du psychopathe agissant sur une impulsion immédiate, inaccessible au raisonnement, au sentiment et à l'appréciation de la réalité objective. (...)
    L'intuition procure la certitude, pas nécessairement l'exactitude. Notre sensibilité mythique peut percevoir une réalité invisible authentique, mais on ne peut s'en assurer qu'en vérifiant les faits, en se référant à la tradition, en réfléchissant soigneusement et en faisant cas des sentiments.

    Passages du livre de James Hillman "Le code caché de votre destin."



  • Chez les Grecs de l'Antiquité, bonheur se disait eudaimonia, littéralement le contentement du daimon*. Autrement dit, seul le daimon qui reçoit toute l'attention qui lui est due peut faire le bonheur d'une âme d'enfant. (...)
    Vouloir le bien-être spirituel de l'enfant avant votre propre accomplissement moral, c'est tourner le dos à votre akène**. Vous faites de l'enfant un substitut. Vous reportez votre vocation sur lui et personne n'est content. Votre daimon se plaint d'être délaissé, et votre enfant n'apprécie pas qu'on le réduise à une effigie de vous-même. (...)
    Au bord du désastre écologique, notre civilisation prend aujourd'hui conscience de l'importance de l'environnement. Or le premier pas vers la nature consiste à échapper au monde familial pour affronter le monde lui-même, autrement plus vaste. Tout ce qui nous entoure fait fonction de parents, si la tâche des parents consiste à veiller sur nous, à nous instruire, nous encourager et nous punir. Croyez-vous vraiment que les humains ont inventés la roue, le feu, les paniers et les outils grâce à leur seul gros cerveau ? Les pierres savaient rouler sur les pentes des collines ; le feu venait du ciel ou sortait de terre ; les oiseaux savaient tisser, fouiller la terre, concasser des cailloux, tout comme les singes et les éléphants. C'est la nature qui a enseigné aux hommes la façon de s'y prendre pour la maîtriser.
    Plus nous exagérons le rôle des parents, plus nous les dotons de pouvoirs mythiques, moins nous remarquons le rôle éducateur de tout ce qui nous entoure. (...) le monde fournit le vivre et le couvert, mais aussi l'aventure et les plaisirs. Le monde s'exprime plus par les verbes que par les substantifs. Il n'est pas simplement constitué d'objets et de choses ; il fourmille d'occasions à saisir, d'occasions de jouer, d'explorer. Le loriot ne voit pas la branche, mais la possibilité de se percher dessus ; le chat ne voit pas la boîte vide mais une cachette où il peut se mettre à l'affût. L'ours ne voit pas un rayon de miel, mais la perspective d'un délicieux repas. Le monde ne s'absente jamais. Il bruit et rayonne d'informations toujours disponibles. (...)
    Ce qui signifie que les enfants perturbés n'ont pas tant besoin d'attention supplémentaires de la part des parents, mais qu'ils gagneraient plutôt à ce que ces derniers s'effacent afin de leur permettre d'avoir confiance dans le monde physique réel et d'en tirer du plaisir. (...)
    Vers quoi l'âme en peine se tourne-t-elle quand elle n'a pas de psychanalyste à portée de main ? Vers les arbres, le bord de l'eau, l'animal de compagnie ; elle se plaît à errer dans les rues de la cité, à se perdre dans le ciel étoilé. Il suffit parfois de regarder par la fenêtre, de faire bouillir l'eau pour le thé, d'inspirer, d'expirer profondément, de se laisser aller, pour que quelque chose arrive de l'au-delà. Notre daimon, préférant la mélancolie au désespoir, semble alors apaisé. Le contact est établi. (...)
    Bien sûr, le monde extérieur possède des démons qu'il faut conjurer. Le danger est omniprésent. Mais, au-delà du seuil, il n'y a pas que des microbes, des araignées et des sables mouvants dans les fourrés, il y a aussi l'âme des ancêtres. Or nous avons fait notre deuil des ancêtres de la même façon que nous avons trouvé des substituts aux divinités cosmogoniques. Les parents les ont engloutis.

    Passages du livre de James Hillman "Le code caché de votre destin".


    * Daimon : Akène - image, personnalité, sort, génie, vocation, daimon, âme, destin, destinée.
    ** Akène (ou achaine) - de a- privatif, et du grec khainein, s'ouvrir -, synonyme de "gland", désigne plus généralement un fruit sec formé d'une carpelle qui ne contient qu'une graine.
    Destinée inscrite dans l'akène, la graine, la semence, le gland du chêne.




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