• - C'est vrai que les Arabes sont paresseux ?
    Mon oncle était surpris par l'agressivité de mon ton.
    Il avait reposé le livre qu'il était en train de parcourir et s'était retourné vers moi. Ce qu'il avait lu sur ma figure l'avait attendri.
    - Viens un peu par ici, mon garçon, m'avait-il dit en m'ouvrant ses bras.
    - Non... Je veux savoir si c'est vrai. Est-ce que les Arabes sont des paresseux ?
    Mon oncle s'était pris le menton entre le pouce et l'index en me dévisageant. L'heure était grave ; il me devait des explications.
    Après avoir réfléchi, il s'était mis en face de moi et m'avait dit :
    - Nous ne sommes pas paresseux. Nous prenons seulement le temps de vivre. Ce qui n'est pas le cas des Occidentaux. Pour eux, le temps, c'est de l'argent. Pour nous, le temps, ça n'a pas de prix. Un verre de thé suffit à notre bonheur, alors qu'aucun bonheur ne leur suffit. Toute la différence est là, mon garçon.
    (...)
    - Cette grande bâtisse qui me sert de forteresse, cette vaste maison toute blanche où je suis venu au monde et où, enfant, j'ai couru comme un fou, eh bien, c'est mon père qui l'a élevée de ses propres mains telle une stèle à la gloire des siens... Ce pays nous doit tout... Nous avons tracé des routes, posé des rails de chemin de fer jusqu'aux portes du Sahara, jeté des ponts par-dessus les cours d'eau, construit des villes plus belles les unes que les autres, et des villages de rêve au détour des maquis... nous avons fait d'une désolation millénaire un pays magnifique, prospère et ambitieux, et d'un misérable caillou un fabuleux jardin d'Eden... Et vous voulez nous faire croire que nous nous sommes tués à la tâche pour des prunes ?
    (...)
    - Il y a très longtemps, monsieur Sosa, bien avant vous et votre arrière-arrière-grand-père, un homme se tenait à l'endroit où vous êtes. Lorsqu'il levait les yeux sur cette plaine, il ne pouvait s'empêcher de s'identifier à elle. Il n'y avait pas de routes ni de rails, et les lentisques et les ronces ne le dérangeaient pas. Chaque rivière, morte ou vivante, chaque bout d'ombre, chaque caillou lui renvoyaient l'image de son humilité. Cet homme était confiant. Parce qu'il était libre. Il n'avait, sur lui, qu'une flûte pour rassurer ses chèvres et un gourdin pour dissuader les chacals. Quand il s'allongeait au pied de l'arbre que voici, il lui suffisait de fermer les yeux pour s'entendre vivre. Le bout de galette et la tranche d'oignon qu'il dégustait valaient mille festins. Il avait la chance de trouver l'aisance jusqu'à la frugalité. Il vivait au rythme des saisons, convaincu que c'est dans la simplicité des choses que résidait l'essence des quiétudes. C'est parce qu'il ne voulait de mal à personne qu'il se croyait à l'abri des agressions jusqu'au jour où, à l'horizon qu'il meublait de ses songes, il vit arriver le tourment. On lui confisqua sa flûte et son gourdin, ses terres et ses troupeaux, et tout ce qui lui mettait du baume à l'âme. Et aujourd'hui, on veut lui faire croire qu'il était dans les parages par hasard, et l'on s'étonne et s'insurge lorsqu'il réclame un soupçon d'égards... Je ne suis pas d'accord avec vous, monsieur. Cette terre ne vous appartient pas. Elle est le bien de ce berger d'autrefois dont le fantôme se tient juste à côté de vous et que vous refusez de voir. Puisque vous ne savez pas partager, prenez vos vergers et vos ponts, vos asphaltes et vos rails, vos villes et vos jardins, et restituez le reste à qui de droit.

    Passages du livre de Yasmina Khadra "Ce que le jour doit à la nuit".

  • Sur le tableau d'information en liège, quelqu'un avait punaisé la photocopie d'un document titré La Réforme des bulletins scolaires et qui consistait en une simulation caricaturale. La colonne de gauche superposait les matières, celle du milieu proposait une appréciation dite d'"avant", et la dernière de "maintenant". Français, avant : niveau catastrophique en orthographe ; maintenant : Jean fait preuve d'une grande créativité et d'une écriture personnalisée. Maths, avant : manque de rigueur à l'écrit, oral inexistant ; maintenant : sens artistique très développé, élève discret qui sait prendre du recul. Biologie, avant : élève instable et dissipé, Jean est incapable de se concentrer en cours ; maintenant : le professeur regrette de n'avoir pu/su capter l'attention de Jean en classe. Arts plastiques, avant : oublis de matériels beaucoup trop fréquents ; maintenant : Jean refuse d'être la victime de la société de consommation.

    Passage du livre de François Bégaudeau "Entre les murs".

  • - Mon père avait une merveilleuse collection de disques qui a été envoyée ici quand nous sommes venues vivre à Paris, ma mère et moi.
    - Il ne vous a pas accompagnées ?
    - Il est mort avant notre départ de Hongrie.
    - Un décès inattendu ?
    - En effet, a-t-elle répliqué d'un ton qui voulait me dissuader de continuer sur ce sujet. Bref, c'était un mélomane accompli, qui chérissait ses disques... Nous avons quitté Budapest avec une petite valise chacune, ma mère et moi. Ensuite, lorsque nous avons eu des papiers en règle, nous avons réclamés nos effets personnels aux autorités hongroises, dont la collection de papa. Au cours des années, je l'ai complétée, et quand les CD sont apparus, je me suis dit : "J'ai déjà toute la musique qu'il me faut, à quoi bon changer ?"
    - En d'autres termes, vous n'êtes pas une adepte de la consommation.
    - La consommation est un acte de désespoir.
    - Vous exagérez.
    Elle a allumé une cigarette.
    - Mais c'est vrai. C'est ce à quoi les gens consacrent leur temps désormais. La grande activité culturelle de notre époque. Cela en dit long sur le vide sidéral de la vie moderne.

    Passage du livre de Douglas Kennedy "La femme du V".


  • Il m'est arrivé de me promener dans les environs de Samarcande, j'y ai vu des ruines avec des inscriptions que nul ne sait plus déchiffrer, et je me suis demandé : que reste-t-il de la ville qui s'élevait ici jadis ? Quel royaume a subsisté, quelle science, quelle loi, quelle vérité ? Rien. J'ai eu beau fouiller dans ces ruines, je n'ai pu découvrir qu'un visage gravé sur un tesson de poterie et un fragment de peinture sur un mur. Voilà ce que seront mes misérables poèmes dans mille ans, des tessons, des fragments, des débris d'un monde à jamais enterré. Ce qui reste d'une cité, c'est le regard détaché qu'aura posé sur elle un poète à moitié ivre.

    Passage de "Samarcande" de Amin Maalouf.

  • "Eros est un kosmogonos, un créateur, père et mère de toute conscience. La formule conditionnelle de Paul : "si je n'ai que l'amour**..." me semble être, de toutes les connaissances, la première, et l'essence de la divinité elle-même. Quelle que soit l'interprétation savante de la phrase "Dieu est amour" son énoncé même confirme la divinité comme compexio oppositum - complémentarité, connivence des contraires. (...)
    L'homme, comme partie, ne comprend pas le tout. Il lui est subordonné, il est à sa merci. Qu'il y acquiesce ou qu'il se révolte, il y est toujours pris et en demeure captif. Toujours il en dépend, et toujours il a son fondement en lui. L'amour lui est lumière et ténèbres dont il ne voit point le terme. "L'amour (la charité) ne passe jamais", que l'homme "parle par la bouche des anges" ou qu'il poursuive avec méticulosité scientifique, dans ses ultimes recoins, la vie de la cellule. Il peut donner à l'amour tous les noms possibles et imaginables dont il dispose, il ne fera que s'abandonner à des illusions sans fin sur lui-même. S'il possède un grain de sagesse, il déposera les armes et appellera ignotum per ignotius - une chose ignorée par une chose encore plus ignorée - c'est à dire du nom de Dieu. Ce sera un aveu de soumission, d'imperfection, de dépendance, mais en même temps un témoignage quant à la liberté de son choix entre la vérité et l'erreur.

    ** "Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité (= agapè, amour de dilection qui veut le bien d'autrui), je ne suis plus qu'airain qui sonne ou cymbale qui retentit. (I Corinthiens, XIII. 1)

    "Quand un homme en sait plus long que les autres, il devient solitaire. Mais la solitude n'est pas nécessairement en opposition à la communauté, car nul ne ressent plus profondément la communauté que le solitaire ; et la communauté ne fleurit que là où chacun se rappelle sa nature et ne s'identifie pas aux autres."

    Passages de "Ma vie" de C.G.Jung.

  • De fait, notre vie, jour après jour, dépasse de beaucoup les limites de notre conscience et, sans que nous le sachions, la vie de l'inconscient accompagne notre existence. Plus la raison critique prédomine, plus la vie s'appauvrit ; mais plus nous sommes aptes à rendre conscient ce qui est inconscient et ce qui est mythe, plus est grande la quantité de vie que nous intégrons. La surestimation de la raison a ceci de commun avec un pouvoir d'état absolu : sous sa domination, l'individu dépérit.
    L'inconscient nous donne une chance, par ses communications et par les allusions imagées qu'il nous offre. Il est aussi capable de nous communiquer ce qu'en toute logique, nous ne pouvons savoir. Pensons aux phénomènes de synchronicité, aux rêves prémonitoires et aux pressentiments !

    Passage du livre de C.G. Jung "Ma vie".

  • "Il faut t'endurcir. Il faut savoir renoncer aux peines des autres ; elles ne sont bonnes ni pour eux ni pour toi. Tu es trop mal loti pour t'attendrir sur le sort d'autrui..." En vain. On ne naît pas brute, on le devient ; on ne naît pas sage, on apprend à l'être. Moi, je suis né dans la misère et la misère m'a élevé dans le partage.

    Passage du livre de Yasmina Khadra "Les Sirènes de Bagdad".

  • L'idée naquit en moi que l'Eros et que l'instinct de puissance étaient comme des frères ennemis, fils d'un seul père, fils d'une force psychique qui les motivait, qui - telle la charge électrique positive ou négative - se manifeste dans l'expérience sous forme d'opposition : l'Eros comme patiens, comme une forme qu'on subit passivement, l'instinct de puissance comme un agens, comme une force active et vice versa. L'Eros a aussi souvent recours à l'instinct de puissance ce dernier au premier. Que serait l'un de ces instincts sans l'autre ? L'homme d'une part, succombe à l'instinct, Adler comment l'homme utilise l'instinct pour violenter l'objet. Nietzsche, livré à son destin, et y succombant, dut se créer un "surhomme". Freud - telle fut ma conclusion - doit être si profondément sous l'emprise de la puissance de l'Eros qu'il cherche à l'élever, comme un numen religieux, au rang de dogme aere perenius (de dogme éternel, plus durable que l'airain). Ce n'est un secret pour personne : "Zarathoustra" est l'annonciateur d'un évangile et Freud entre même en concurrence avec l'Eglise par son intention de canoniser doctrine et préceptes. Il est vrai qu'il ne l'a pas fait trop bruyamment ; par contre, il m'a prêté l'intention de vouloir passer pour prophète. Il formule la tragique exigence et l'efface aussitôt. C'est ainsi que l'on procède le plus souvent avec les conceptions numineuses et cela est juste, parce qu'à un autre point de vue elles sont vraies, tandis qu'à un autre elles sont fausses. L'événement numineux vécu élève et abaisse simultanément. Si Freud avait mieux apprécié la vérité psychologique qui veut que la sexualité soit numineuse - elle est un Dieu et un diable - il ne serait pas resté prisonnier d'une notion biologique étriquée. Et Nietzsche, avec son exhubérance, ne serait peut-être pas tombé hors du monde s'il s'en était tenu davantage aux bases même de l'existence humaine.
    Chaque fois qu'un événement numineux fait fortement vibrer l'âme, il y a danger que se rompe le fil auquel on est suspendu. Alors tel être humain tombe dans un "Oui" absolu et l'autre dans un "Non" qui ne l'est pas moins ! Nirdvandva - "libéré des deux"-, dit l'Orient. Je l'ai retenu ! Le pendule de l'esprit oscille entre sens et non-sens, et non point entre vrai et faux. Le danger du numineux est qu'il pousse aux extrêmes et qu'alors une vérité modeste est prise pour la vérité et une erreur minime pour une fatale abberration.

    Passage de "Ma vie" de C.G. Jung.

  • Je m'aperçus que l'on n'aboutit à rien si l'on ne s'entretient pas de ce qui est connu de tous. Est naif celui qui ne comprend pas quelle injure il inflige à ses semblables en leur parlant de ce qu'ils ignorent. On pardonne une telle outrecuidance uniquement à l'écrivain, au journaliste, au poète. J'avais compris qu'une idée nouvelle, voire un aspect inhabituel, ne peut se faire admettre que par des faits. Car des faits, laissés à l'abandon, n'en demeurent pas moins ; ils ressurgissent un beau jour, révélés par quelqu'un qui en comprend la portée. Je compris qu'au fond, faute de mieux, je ne faisais que pérorer au lieu d'apporter des faits, qui, d'ailleurs, me manquaient totalement. Car, je n'avais rien en main. Plus que jamais j'étais poussé vers l'empirisme. J'en voulais aux philosophes de parler de tout ce qui était inaccessible à l'expérience et de se taire chaque fois qu'il se serait agi de répondre à une expérience. Il me semblait bien que j'étais une fois et en quelque lieu tombé dans une vallée de diamants mais je ne pouvais convaincre personne et même pas moi-même, à y regarder de plus près, que les échantillons de pierres que j'en avais rapportés étaient autre chose que du simple gravier.

    Passage de "Ma vie" de C.G. Jung.




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