• "Et alors, telle une flamme vive, jaillit en moi cette révélation : pour chacun de nous, il est une « mission », mais non une mission qu’il puisse choisir librement et avec laquelle il puisse agir à sa guise. Il était faux de vouloir de nouveaux dieux. Il était complètement faux de vouloir donner quelque chose au monde. Pour un homme conscient, il n’était aucun, aucun autre devoir que celui de se chercher soi-même, de s’affirmer soi-même, de trouver en tâtonnant son propre chemin, quel qu’il fût. Cette révélation qui était le fruit de ma rupture avec Pistorius m’ébranla fortement. Souvent, je m’étais plu à jouer avec les images de l’avenir. Souvent j’avais rêvé de rôles qui devaient m’être assignés, comme poète peut-être, ou comme prophète ou comme peintre. Tout cela était vain ! Pas plus qu’un autre, je n’étais ici-bas pour composer des poèmes ou pour prêcher, ou pour peindre. Tout cela était accessoire. La vraie mission de chaque homme était celle-ci : parvenir à soi-même. Qu’il finisse poète ou fou, prophète ou malfaiteur, ce n’était pas son affaire ; oui, c’était en fin de compte dérisoire ; l’important, c’était de trouver sa propre destinée, non une destinée quelconque, et de la vivre entièrement. Tout le reste était demi-mesure, échappatoire, fuite dans le prototype de la masse et peur de son propre moi. L’idée nouvelle, terrible et sacrée, se présenta à mon esprit, tant de fois pressentie, peut-être souvent exprimée déjà, mais vécue seulement en ce moment même. J’étais un essai de la nature, un essai dans l’incertain, qui, peut-être, aboutirait à quelque chose de nouveau, peut-être à rien ; laisser se réaliser cet essai du sein de l’Inconscient, sentir en moi sa volonté, la faire entièrement mienne, c’était là ma seule, mon unique mission."

    Passage du livre "Demian" de Hermann Hesse


  • "L’érudit, le culturiste de la pensée, se repaît des ouvrages encyclopédiques et des manuels comme on soulève des poids ou des haltères, ingurgite et consomme les livres comme le culturiste du corps le ferait de concoctions protéinées à base de thon et de blanc d’œuf. Il n’a que faire de la dégustation et son approche du savoir est programmatique, répétitive, minutée ; elle ne tolère aucun égarement, aucune digression, prohibe la rêverie. Le savoir est pour lui un absolu, comme la musculature pour son pendant. Au lieu de fréquenter la salle de sport, c’est avec assiduité que ce cul-de-plomb trimballe son postérieur de banc en banc, de bibliothèques en universités… Ses exercices de prédilection ne sont ni le squat ni le développé-couché, mais le commentaire, la glose, et l’inspection des travaux finis. Du reste il raffole de la casuistique, des conférences littéraires, des colloques politiques, et collabore volontiers avec toute sorte de revues ultra-spécialisées au sein desquelles il publie ses critiques métaphysiques de la même façon que le culturiste, contre quelque éloge, expose des photographies de ses triceps… Par nature très peu enclin à la création authentique, il l’est bien plus à disserter sur les œuvres d’autrui à grand renfort de citations et de notes en bas de page – des annotations destinées, comme l’huile dont se badigeonne son homologue lorsqu’il s’exhibe, à accentuer le fruit de son labeur. Pourtant, en dépit de toute cette science accumulée, il éprouve parfois des difficultés à placer correctement la virgule au milieu de ses phrases alambiquées, tout comme certains culturistes ont parfois du mal à déménager un meuble sans s’essouffler. Car en définitive de quoi le culturisme est-il le culte ? De l’apparence au détriment de la pertinence ; du brutal aux dépens du magistral…L’athlète, à l’inverse du culturiste, bande ses muscles dans le dessein de réussir non pas une simple démonstration mais bien un tour de force. La vigueur que lui confère son organisme ne s’exprime dans l’action, et, tel le guerrier, il s’engage pour triompher en même temps de ses limites et de celles des autres. Contrairement au culturiste qui ne se risque à rien (si ce n’est de mineures blessures et déconvenues), l’athlète ne s’épanouit que dans la confrontation et parce qu’il encourt l’échec ou même l’humiliation ; il met sa peau sur la table et ne peut que vaincre ou être vaincu ; il est dans l’affrontement là où le culturiste n’est au mieux que dans la rivalité. Afin de dominer ses adversaires il doit se développer physiquement sans pour autant tomber dans l’excès qui ferait que sa masse déprécierait ses capacités respiratoires ou entraverait sa mobilité, et donc sa lucidité et sa technique – et donc sa vertu. Il en va de même pour l’artiste, cet athlète de l’esprit, pour qui l’amas de connaissances peut devenir un frein à l’imagination – et donc à la créativité. C’est pourquoi, soucieux de conserver l’aisance de sa foulée mentale, l’artiste se contente du nécessaire et rejette le superflu.

    Parce que ce sont des archétypes qui ne sont pas purement antagoniques il n’est pas toujours évident de savoir si tel ou tel individu se situe dans l’une ou l’autre catégorie. Création et érudition ne sont pas incompatibles, peuvent s’enchevêtrer, voire se mélanger, et on peut parfois avoir du mal à distinguer entre un corps de culturiste et celui de certains gymnastes… Il est toutefois un axiome infaillible : le culturiste est persuadé être un athlète tandis que l’athlète veut être plus qu’un culturiste. C’est dans ce malentendu ontologique que s’enracine la morgue de l’érudit à l’égard de nombreux artistes, et tandis que l’artiste est adepte du fair-play, ne donne de coups qu’à ceux qui le méritent ou lorsque les circonstances l’exigent, dédaigne les médiocres pour mieux se concentrer sur son propre ouvrage, l’érudit, lui, confondant l’animosité avec l’aigreur, l’humour avec la mesquinerie, la haine avec le ressentiment, le pamphlétaire avec la petite frappe, compisse tout artiste dans lequel il ne se reconnaît pas d’emblée en le traitant, exactement comme le culturiste taxerait le poids-plume ou le marathonien de freluquet, tantôt de cacographe tantôt de rapin ou de musicastre."

    Source (texte intégral) : Pierre Trinckvel "Le culturisme de la pensée contre l'athlétisme de l'esprit"


  • Le seigneur, nous disait-on, possédait réellement la terre - propriété imminente -, le paysan l'exploitait contre paiement d'une redevance et certaines contraintes et n'en avait que la propriété réelle. De là à rappeler que toute la terre était bien au maître féodal, que le tenancier n'en était que le locataire, travailleur exploité, le pas était vite franchi. Aujourd'hui encore l'idée demeure communément admise d'une tenure paysanne entièrement dans les mains du seigneur et rares sont nos livres qui ébauchent même un tableau plus précis, plus circonstancié. 

    Ce qui assurément ressort d'un examen même rapide, d'une simple réflexion, est que la condition de la tenure paysanne d'alors n'a rien de comparable avec ce que nous appelons maintenant  « location». De nos jours, le locataire d'une maison, d'un champ, d'une exploitation rurale quelconque, est-il assuré de le rester tout le temps qui lui sied, aux mêmes conditions, sans augmentation de son loyer quelles que soient la conjoncture et l'inflation de la monnaie ? Est-il assuré de ne pas devoir quitter les lieux si le propriétaire veut s'y installer, ou établir l'un des siens, ou vendre à une entreprise qui projetterait d'y construire un plus bel immeuble, de plus fort rapport ? Est-il assuré encore de transmettre cette maison ou cette ferme à ses enfants, ainsi de génération en génération, pour le même prix, sans que le propriétaire puisse en rien y contrevenir ? Peut-il vendre son droit d'occupation à bon prix, équivalent à la valeur réelle du bien au jour de l'opération, à un tiers qui prendrait sa place, s'y installerait, ne versant au  « seigneur» qu'un pourcentage, au demeurant assez faible, du prix de cette vente ? Peut-il sous louer avec un fort bénéfice et exiger plusieurs fois le loyer qu'il paie, lui, et qui n'a pas varié depuis des lustres ? Partager le terrain en plusieurs lots pour en tirer de meilleurs revenus ? Enfin, vous est-il loisible, locataire d'aujourd'hui, d'hypothéquer ce bien, de le mettre en gage contre un prêt d'argent ? Tout ceci, nombre de tenanciers "non propriétaires" pouvaient, à la ville comme à la campagne, le faire et ne s'en privaient pas.

    La tenure, c'est indiscutable, était non seulement viagère mais héréditaire ; seul le preneur pouvait rompre le contrat, fuir, déguerpir ailleurs, là où pouvaient l'appeler de meilleures possibilités. Régulièrement les fils succédaient aux pères et leurs droits n'étaient pas contestés. Dans les moments difficiles, au lendemain des ravages de la guerre de Cent Ans par exemple, alors que les morts et les exils vers les villes mieux protégées des brigands avaient, dans certaines régions de France, ruiné les campagnes, vidé parfois des terroirs entiers, le seigneur ne pouvait réinstaller de nouveaux tenanciers qu'après de longs délais, des proclamations publiques pour que les héritiers se fassent connaître ; la communauté villageoise veillait et la carence des ayants droits devait être dûment enregistrée.

    De plus, au cours des âges, ces tenures pouvaient subir toutes sortes d'avatars. Face à de pressants besoins d'argent, le paysan laissait en gage la terre qu'il tenait de son seigneur. D'autres n'hésitaient pas à sous-louer si l'occasion s'en présentait.

    Au total, la notion de propriété seigneuriale se trouvait considérablement diluée, réduite à quelques contrôles, à des signes symboliques aussi ; et volontiers battue en brèche par les paysans les plus entreprenants. En tout état de cause, de ces analyses des conditions sociales ne se dégagent que des contours assez flous, une teinte d’ambiguïté, qui conduisent à penser que l'idée que les gens de l'époque se faisaient de la propriété seigneuriale différait quelque peu de celle, bien mieux tranchée, que nous en avons aujourd'hui.

    Passage du livre de Jacques Heers "Le Moyen Age, une imposture"


  • Depuis environ un demi-siècle, quelques auteurs, plus avertis des réalités, évoquent l'existence de terres appartenant en propre à des paysans. Ces terres, que nous appelons communément des « alleux » , n'étaient soumises à aucune redevance de caractère économique mais seulement aux droits « banaux » , ceux qu'exerce ordinairement l’État. Cependant l'on reste confondu à constater que l'une des composantes aussi importante de la structure socio-économique d'alors soit encore complètement passée sous silence dans nombre de livres et même de livres récents qui, imperturbablement, continuent à ne parler que des "terres seigneuriales", des domaines des maîtres et des tenures paysannes toutes dépendantes. L'alleu étonne toujours car il va contre l'image féodale...

    Certes, il faut avouer que nos premiers maîtres, dans les dernières décennies du XIXe siècle et au début du nôtre, n'avaient pas la tâche facile. Ils héritaient de slogans solidement assenés depuis des générations, depuis les grands et petits auteurs du temps des lumières. Il semblait difficile d'aller à contre-courant, ou seulement de mettre en doute ou nuancer, faute d'arguments solides et de documents. Ceux-ci, qui auraient permis de cerner exactement les biens paysans, manquaient ou n'avaient pas encore été débusqués. Les villageois, même ceux qui avaient appris à lire et à écrire - plus nombreux qu'on ne le pense ordinairement -, n'éprouvaient aucun besoin de tenir un registre de terres qu'ils exploitaient eux-mêmes et qui ne leur étaient pas contestées. Le censier seigneurial ne citait pas les alleux. Seuls les rôles de l'imposition foncière, établis par les communes dans quelques pays du Midi, en Italie du Nord et du Centre, en Lombardie par exemple et en Toscane, recensaient les propriétés hors des seigneuries ; mais c'étaient, le plus souvent, celles de bourgeois. Pour les paysans, les témoignages de l'alleu, les indications précises sur son importance, sa nature et son destin, se doivent chercher ailleurs par une longue traque, toujours hasardeuse. Les archives judiciaires n'apportent souvent que des débris. Les seuls textes décisifs sont les testaments et, mieux encore, les inventaires après décès qui, eux, donnent une image complète des fortunes ; témoins fidèles mais rarissimes. En tous cas, ceux qui nous restent disent, pour quelques régions de France, cette présence, multiforme mais relativement régulière, de la propriété paysanne, libre et héréditaire, affranchie de toute redevance.

    Pour la France toujours, le premier signe de cet intérêt réside sans doute dans l'étude magistrale que Robert Boutruche consacrait, en 1947, à l'alleu dans la région du Bordelais, montrant comment les paysans pouvaient là travailler le sol en marge de l'exploitation seigneuriale et même contre elle. Depuis lors, d'autres analyses ponctuelles soulèvent, ici et là, un coin du voile.

    Bien entendu, l'alleu, héritier sans doute du temps des Romains, s'est surtout maintenu dans les pays du Midi, en Italie, en Provence et dans le Languedoc, régions où les notaires nous montrent de modestes paysans vendant des terres en toute liberté, dégagés de toute contrainte ; et de même, certes en moindre proportions, dans le Mâconnais, dans le Bourbonnais et dans le Forez. Sans doute à peu près inconnu dans certains comtés d'Angleterre, en Ile-de-France et en Normandie (mis à part l'ilôt du pays d'Yvetot) en voie de disparition semble-t-il en Bretagne, l'alleu paysan représente, en revanche, une part notable des terroirs plus à l'est (région de la Meuse notamment) et surtout vers le nord, en Artois, Hainaut et Flandre.

    Ces quelques renseignements encore très dispersés, généralement non chiffrés, ne permettent sûrement pas de dresser un tableau précis pour l'ensemble du monde occidental. Ils convergent pourtant et autorisent à conclure pour le moment, avec Georges Duby, que « partout, en réalité, les possessions seigneuriales étaient loin de recouvrir l'ensemble des terroirs. Elles laissaient de larges espaces où s'étendaient les alleux modestes.» Et à remarquer, avec plusieurs historiens anglais, que « cette obsession de l'agriculture seigneuriale et de ses revenus a provoqué une méconnaissance fondamentale du développement économique et social du XIIIe siècle.»

    Passage du livre de Jacques Heers "Le Moyen Age, une imposture"


  • - Eh bien, fils, réfléchis-y, poursuivit Père. Je veux que ce soit toi qui décides. Avec Paddock, tu auras une existence facile, d'une certaine manière. Tu n'auras pas à travailler dehors par tous les temps. Par les nuits froides de l'hiver, tu resteras bien au chaud dans ton lit, sans avoir à t'inquiéter du jeune bétail, qui risque de prendre froid. Qu'il pleuve ou qu'il fasse soleil, qu'il vente ou qu'il neige, tu seras à l'abri. Tu seras enfermé entre quatre murs. Tu auras sans doute toujours plus qu'assez pour manger, pour te vêtir et tu mettras même de l'argent à la banque.

    - James ! interrompit Mère.

    - C'est la vérité et nous ne devons pas la lui cacher, insista-t-il. Mais il y a aussi un revers, Almanzo. A la ville, tu dépendras des autres, fils. Tout ce que tu auras, tu le devras aux autres.

      « Un fermier ne dépend que de lui-même, de sa terre et du temps. Quand on est fermier, on fait pousser ce que l'on mange, on fait pousser ou l'on élève ce que l'on porte et l'on se chauffe avec son bois. On travaille dur, mais on travaille comme on l'entend. Personne ne vient vous ordonner de faire ci ou ça. Tu seras libre et indépendant, fils, si tu demeures un enfant de la terre.»

    Passage du livre de Laura Ingalls Wilder "La petite maison dans la prairie" tome 4 "Un enfant de la terre"

    Note personnelle : A condition de ne pas chercher à nourrir la "planète entière". Juste à s'occuper des siens, voir un peu plus, mais toujours sans se précipiter dans la folie productiviste dans laquelle nous sommes tombés.


  • « Gratis et amore Dei », aider son voisin

    Prêter n'était pas toujours usure, bien au contraire. Les hommes victimes d'un mauvais sort, d'une récolte trop maigre pour ensemencer leurs champs, à court d'argent pour payer ce qu'ils venaient d'acheter, ou pourvoir au repas de noces de leurs filles n'étaient pas tous réduits à la triste condition du débiteur contraint de mettre sa terre, ses bijoux ou ses beaux vêtements en gage chez un usurier impitoyable. Aider son prochain, prêter gracieusement pour permettre de survivre quelques semaines ou quelques mois était oeuvre pie aux yeux de Dieu et une bonne action qui, dans la communauté, fortifiait les liens sociaux et plaçait l'homme en bonne estime parmi ses parents et ses voisins. En échange de services ou à charge de revanche ou même sans rien en attendre, on accordait prêts pour garder bonne renommée et bon crédit pour les affaires. (...)

    En ces temps, face aux maîtres du moment, à l'Etat et au fisc, l'homme n'était pas seul mais pouvait largement compter sur le soutien d'un groupe rassemblant des hommes et des femmes de rang social, d'activités et de richesse variée. La famille n'était pas celle d'aujourd'hui qui, conjugale, recomposée ou monoparentale, ne compte qu'un nombre restreint de personnes, mais un clan, une sorte de tribu même, formée de plusieurs couples, jusqu'à quelques dizaines, qui portaient tous le même nom, vivaient proches les uns des autres dans un quartier de la cité, à l'ombre de l'église et des palais ou des grandes maisons des plus riches. Il se disaient membres d'une seule lignée et entretenaient pieusement le culte des ancêtres ; les notaires parlaient de race (stirpe). En Italie, à la tête de ces clans (consorterie en Toscane, alberghi en Ligurie), les nobles et les puissants veillaient au sort des plus modestes, simples artisans même. (...)

    Pratiquer l'aide entre voisins pour vivre en paix et faire sereinement ses affaires était un devoir. (...)

    Clans familiaux, voisinages, sociétés de métiers (arti en Italie, métiers en France), fraternités charitables, tout concourait à tisser un réseau de bonnes volontés pour aider ceux qui, pour paraître, recevoir un parent, exercer dignement un office, manquaient d'argent ou de belle vaisselle. Qui aurait exigé une quelconque contribution financière y aurait perdu honneur, estime et crédit. C'était gratis et amore, ou échanges de services, ou encore premier geste vers une entente à venir, projet de mariage entre les enfants, parrainage d'un nouveau né.

    Passages du livre "La naissance du capitalisme au Moyen Age" de Jacques Heers

     


  • Au Moyen Age, la banque n'existait pas. Les mots de  « banque» et de « banquier» ne se trouvent ni dans les contrats de notaires, ni dans les livres de comptes ou les comptes rendus des procès. Apparus en France au XVIIIe siècle, plus tard encore en Italie, à Venise et à Gêne, ils doivent leur origine aux bancs dressés sur un champ de foire, sur une place publique ou sur le port des changeurs qui, experts dans l'art de maîtriser les trafics des métaux précieux, des joyaux et des monnaies, étaient aussi prêteurs. On disait également « tables***» ; dans les premiers temps, c'étaient des planches posées sur des tréteaux ; le changeur se tenait debout et, le soir, les démontait en quelques instants pour laisser la place libre et regagner sa demeure. Etait-il devenu insolvable ou convaincu de malversations, de livrer des fausses pièces ou de tromperies excessives sur les cours des monnaies, les magistrats de la cité faisaient casser son banc en public. C'était la banqueroute (banc rompu).

    On ne parlait pas de banque mais de change. En Italie et dans le midi de la France, l'association professionnelle des financiers était partout l'art du change qui, en bien des cités, venait, art majeur, après celui des marchands. Pour désigner leurs entreprises, dans les contrats d'association et dans les règlements des comptes, les changeurs et les prêteurs d'argent disaient «   compagnie» ou « société» et pour leurs filiales, installées dans des villes étrangères, ils ne parlaient, dans leurs comptes ou dans leurs lettres, que de « tables».

    Les historiens ont longtemps négligé ces changeurs, considérés sans doute comme des gagne-petit alors qu'ils tenaient bonne place dans la hiérarchie des métiers, dans la société et la vie publique de la cité, souvent membres des conseils et du collège des consuls. Le retard pris à étudier leurs activités nous fut dicté par l'idée d'une économie « médiévale» que l'on voulait primaire, primitive même. Certains parlaient volontiers d'une économie « fermée» ou « de subsistance», en tout cas jamais « capitaliste» ni même « précapitaliste». Temps de transactions à court rayon d'action, de petits marchés ou de trocs approximatifs, objets de palabres sans fin. Et d'un trafic international qui se limitait aux transports par caravanes pour se protéger des brigands et aux navigations laborieuses de galères, lesquelles longeant les côtes, ne se hasardaient pas en hiver. Ce fut la thèse soutenue, à l'appui de l'image d'un obscurantisme médiéval, par Werner Sombart (1863-1941), que ses disciples disaient « marxien» et non « marxiste» et qui, dans son ouvrage Le Capitalisme moderne, riche de six volumes, publié en 1902, a sans doute été le premier à employer couramment le mot « capitalisme». Dans la même logique de la pensée et le même aveuglement devant les faits, s'inscrit la belle construction de Max Weber (1864-1920), qui, fils d'une famille protestante allemande, un temps ami de Sombart, s'est, dans Economie et société, appliqué à montrer que les valeurs de l'Eglise catholique, l'éloge de la pauvreté, le devoir de charité, la condamnation des prêts à intérêt étaient des obstacles au développement du capitalisme, à tel point que les hommes d'affaires furent parmi les premier à souhaiter la Réforme.

    Thèses l'une et l'autre mises à bas par d'innombrables travaux de vrais chercheurs. Comment ne pas comprendre que ces rappels à l'ordre pour condamner l'usure donnaient, tout au contraire, la preuve qu'elle était largement pratiquée à tous les niveaux de la société, pour toutes sortes de transactions, même dans les actes ordinaires de la vie quotidienne ? Sinon, pourquoi tant d'application à rappeler l'interdit ? Il y a de cela presque un demi-siècle, Marc Bloch avait dit, en quelques mots choisis, que les historiens étaient souvent de grands naïfs qui croyaient tout ce qu'ils trouvaient écrit. Pourtant, la thèse d'une économie  «  médiévale» paralysée par des tabous est aujourd'hui encore défendue par ceux qui, fidèles aux schémas marxistes, ne peuvent admettre que le  « capitalisme» ait, sous quelque forme que ce soit, existé avant l'époque « moderne». L'important, pour eux, n'est pas d'étudier les archives mais de disserter sur les mentalités et les comportements intellectuels. Les beaux esprits des salons du XVIIIe siècle se disaient philosophes ; ceux-ci s'affichent « anthropologues».

    *** Dans les débuts des années 1300, l'un des changeurs-usuriers établis à Paris, sur le pont au Change, s'appelait Martin la Grande Table ; le nom est resté à ses descendants. Par ailleurs, en Grèce, «banque» se dit encore trapeza (table).

    Passage du livre de Jacques Heers "La naissance du capitalisme au Moyen Age : Changeurs, usuriers et grands financiers"


  • Le jour où elle s'était réveillée aveugle, elle avait été prise par la main par la gamine abandonnée et conduite par les caves et les tunnels du roc sur lequel était bâtie la Demeure du Noir et du Blanc, au sommet de degrés escarpés jusqu'au temple proprement dit. «Compte les marches en montant, lui avait recommandé la gamine. Laisse tes doigts effleurer le mur. Il y a des marques, là, invisibles à l'oeil, mais claires au toucher.»

    Ce fut sa première leçon. Il y en avait eu bien d'autres.

    Les après-midi étaient consacrées aux poisons et aux potions. Elle avait l'odorat, le toucher et le goût pour l'aider, mais le toucher et le goût pouvaient être dangereux quand on pile des poisons et, avec certaines des concoctions les plus toxiques de la gamine, même l'odorat était rien moins que sûr. Les bouts de doigt brûlés et les cloques aux lèvres lui devinrent familiers et, un jour, elle s'était rendue si malade qu'elle n'avait pu garder de nourriture plusieurs jours durant.

    Le dîner était dévolu aux cours de langues. La petite aveugle comprenait le braavien et le parlait de façon passable, elle avait même perdu la plus grosse partie de son accent barbare, mais l'homme plein de gentillesse n'était pas satisfait. Il insistait pour qu'elle améliorât son haut valyrien et apprît aussi les langues de Lys et de Pentos.

    Le soir, elle jouait aux mensonges avec la gamine, mais sans yeux pour voir, le jeu était bien différent. Parfois, elle ne pouvait se fonder que sur le ton de la voix et sur le choix des mots ; d'autres fois, la gamine abandonnée l'autorisait à poser les mains sur son visage. Au début, le jeu était bien plus difficile, pratiquement impossible... Mais juste au moment où elle était prête à hurler de frustration, tout devint beaucoup plus facile. Elle apprit à entendre les mensonges, à les détecter dans le jeu des muscles autour de la bouche et des yeux.

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  • L'idée même que la maladie puisse avoir un sens, être utile pour permettre au corps de se dépolluer, cette idée a été balayée, considérée comme une superstition ridicule. (...)

    Etonnante époque où l'on cherche à tuer la maladie, alors que celle-ci correspond à un effort du corps pour restaurer la santé ! (...)

    Toute maladie est utile, elle est une crise de nettoyage. (...) En muselant tous les efforts de dépollution du corps, on agit sans conscience et l'on croit guérir de maladies alors qu'en fait on s'est contenté de les enfouir dans les profondeurs de son corps. (...)

    Il s'agit aussi de comprendre que lorsque le corps esr intoxiqué, les reins ne parviennent plus à effectuer correctement leur travail de réabsorption de substances nécessaires à la vie. Ils laissent donc partir dans l'urine des vitamines, hormones et autres éléments biologiques dont le corps a besoin. Cette insuffisance de la fonction rénale peut entraîner des carences qui vont diminuer l'efficacité des organes d'élimination et ainsi aggraver l'état d'intoxication générale de l'organisme. Amaroli va permettre d'éviter ces pertes en éléments vitaux et stimuler les mécanismes d'auto-guérison cellulaire. (...)

    C'est très tôt, avant même de naître, que l'homme fait connaissance avec son urine. C'est encore à l'état foetal dans le ventre de sa mère et plus précisément dans sa «poche des eaux» que le petit d'homme émet des urines dont il s'abreuve pour y trouver des matériaux indispensables à sa formation. Et c'est ainsi qu'il aura connu le goût de l'urine avant celui du lait de sa mère et que cette urine nous apparaît déjà comme un principe de vie. (...)

    Contrairement à ce que pensent encore beaucoup de gens, l'urine n'est pas un déchet inutile mais du sang filtré, un «trop plein» qui coule hors du corps et contient de multiples substances biologiques à haut pouvoir thérapeutique (...). L'industrie pharmaceutique et cosmétique récupère nombre de ces substances pour les revendre, mais de plus en plus de thérapeutes enseignent à leurs patients la valeur de l'urine-médicament pour leur permettre de se soigner eux-mêmes d'une façon naturelle, gratuite et capable d'éviter les effets secondaires des médicaments chimiques actuels. (...)

    Regarder l'urine, c'est regarder le sang, tout simplement ; se crisper est affaire de moeurs. Pourquoi faire la grimace à des sels minéraux, acide urique, urée, créatinine, hormones, vitamines, enzymes, dont la nature se retrouve dans le flot sanguin. Prise directement dans le flot royal du sang, l'urine devient donc un «sang blanc» ; sorte de sérum de Quinton (sérum préparé avec de l'eau de mer), plus large dans l'éventail de ses capacités à résoudre nos problèmes de santé. Ce sérum réputé, est l'alter ego de notre sang ; transporteur d'éléments nourriciers, il ré-active la fabrication des globules rouges. (...)

    Absorber son urine veut dire psychiquement : «Je m'accepte moi-même toujours plus.» Comme de très nombreux troubles sont le résultat d'un rejet psychique de soi-même, amaroli va opérer des changements profonds dans la relation avec toutes les parties de notre être. (...)

    «L'urine est un médicament parfait pour celui qui est malade, car elle est fabriquée dans l'instant, en fonction des besoins de l'organisme et sa composition peut changer de seconde en seconde, ce qu'aucun médicament ne pourra jamais réaliser. Sur le plan énergétique, l'urine est un hologramme de tous les liquides du corps. Elle contient toutes les informations nécessaires pour permettre à l'organisme de se guérir. Elle donne à chaque individu le moyen de prendre la responsabilité de sa propre santé.» (...)

     L'urine n'est jamais toxique même si elle peut contenir de petites quantités de substances toxiques, surtout en cas de maladie. Ces substances, lorsqu'elles sont ingérées, stimulent le système immunitaire. Une sorte d'auto-vaccination naturelle se produit, avec une production d'anticorps accrue. (...)

    Cette thérapie, connue depuis plus de quatre mille ans, nous rappelle que chacun d'entre nous a bu de l'urine lorsqu'il était dans le ventre de sa mère puisque le liquide amniotique est constitué essentiellement d'urine. L'urine n'est pas à proprement parler un médicament mais plutôt une information, qui signale les déséquilibres de l'organisme. Quand l'information contenue dans l'urine passe dans la bouche et la gorge, elle y active des récepteurs sensoriels qui à leur tour, stimulent le système immunitaire pour corriger les déséquilibres signalés. Dans plusieurs expériences, nous avons constaté que l'urine introduite directement dans l'estomac, par une sonde gastrique, n'avait pas les mêmes effets que l'urine bue. Le fait que des cancers peuvent se développer dans la vessie et les reins prouve que la présence d'urine n'a pas d'effet direct sur les cellules cancéreuses. Mais la même urine bue, passant dans la gorge, entraîne l'arrêt de la croissance des cellules cancéreuses et la guérison de la tumeur. Nous avons pu observer que, même si l'urine n'est pas avalée mais seulement utilisée en gargarismes, les mêmes effets bénéfiques étaient obtenus. L'interféron, qui est l'une des nombreuses substances bioactives présentes dans l'urine, peut, même en quantité très faible, donner au cerveau l'information nécessaire pour mettre en branle les mécanismes de guérison. (...)

     La pratique d'amaroli, en nous permettant de briser un tabou, en nous délivrant de croyances sociales fondées sur le dégoût de soi («Touche pas ton pipi, c'est sale !») modifie notre façon de voir le monde. Au lieu d'être les victimes des dogmes de nos parents, nous devenons des magiciens, des alchimistes qui transforment le plomb (l'urine que les gens considèrent comme un déchet inutile) en or, c'est à dire en conscience d'amour pour soi-même. «La pierre qu'ont jeté les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire», nous dit la Bible. L'urine, cette abomination dégoûtante pour tant de gens, devient l'un des fondements de notre santé, en nous reliant à la sagesse de notre médecin intérieur. En devenant de nouveaux alchimistes nous entrons de plein pied dans le monde fascinant des transmutations biologiques.

    Passages du livre "Testez l'urinothérapie - Amaroli" de Dr Schaller et Me Razanamahay

    Voir aussi : Le pouvoir de régénération en chacun de nous





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