• Ainsi en est-il des idées nées de l'imagination, qui semblent si aimables à celle-ci et sans commune mesure avec tout ce que les hommes jugent de valeur.
    Au contact du Pratique, elles s'exposent à être brisées et anéanties. Il est requis que l'Artiste de l'Idéal possède une force de caractère à peine compatible avec sa délicatesse ; il lui faut garder sa foi en lui-même, alors que le monde incrédule l'assaille de son scepticisme absolu ; il lui faut s'élever contre l'humanité et être à soi-même son seul disciple, aussi bien en respect de son propre génie que des objets vers lesquels il tend.

    Pasage du livre de Nathaniel Hawthorne "L'Artiste du Beau"  


  • - Les gouvernements du début du XXIe siècle nous considéraient déjà comme des monstres. Nous leur faisions peur, autant par notre aspect physique que par les conséquences de notre mutation. Nous n'étions pas contrôlables, donc dangereux.

    - Les gens... normaux étaient contrôlables ?

    - L'économie occidentale, surnommons-la la "Pieuvre" en référence à la mafia italienne dont elle s'inspirait sur bien des points, avait programmé une mainmise totale sur la population mondiale à la fin du XXe siècle. Grâce à ses propres services secrets et à son système de fonds monétaire international, elle avait fomenté des troubles un peu partout dans le monde et fait en sorte que les nations surrendettées ne puissent plus satisfaire les exigences de leur population. Elle comptait mettre en place un gouvernement unique, centralisé, basé sur le profit économique, et contrôler l'ensemble de la population grâce aux traceurs biologiques injectés en même temps que les vaccins préconisés par l'Organisation mondiale de la santé...>>

    Une seringue en gros plan, une injection. une fillette s'effondre, victime d'un collapsus.

    - Des traceurs biologiques ? s'étonna Wang.

    - Des micropuces fabriquées avec des protéines vivantes. Non seulement elles servaient à identifier et à suivre l'individu dans tous ses déplacements - d'où leur surnom de traceurs - mais elles permettaient également de court-circuiter la conscience individuelle, et donc, via les micro-ondes expédiés depuis les sattellites, d'influencer la mémoire, les pensées et le comportement de milliards d'êtres humains. Les crises économiques, les conflits meurtriers organisés sur les cinq continents, une armée multinationale qui apparaissait comme le seul recours, la psychose entretenue par l'O.M.S. sur la santé, tous ces éléments se combinaient pour favoriser l'avènement d'un pouvoir qui n'avait rien de démocratique...

    - Quel était le but de ce gouvernement ?

    - La logique économique. Le concept des élites, cher aux religions monothéistes. Quelques-uns au paradis, les autres en enfer... Certains ont affirmés que la Pieuvre avait vendu son âme à des civilisations d'origine extraterrestre, mais jamais nous n'avons pu avoir la confirmation de l'information. Tout semblait réuni pour la phase terminale d'un projet ébauché au milieu du XXe siècle et bâti sur le socle très ancien de l'exploitation humaine. C'était sans compter sur le chaos, sur les réactions secondaires, imprévisibles, déclenchées par toute intention et/ou toute action, comme ces tempêtes provoquées dans l'hémisphère Nord. Le chaos s'est manifesté de trois manières : le refus de bon nombre de scientifiques et d'intellectuels de l'époque d'apporter leur collaboration à cet asservissement général de la population, l'émergence des gouvernements nationalistes dans les pays d'Europe occidentale et le développement spectaculaire des intégrismes religieux. Trois réactions diamétralement opposées, l'une humaniste, l'autre opportuniste, la troisième rétrograde, mais provenant d'un même réflexe collectif de défense, d'identité. Les votes des électeurs ont pris de vitesse tous les analystes économiques et politiques de l'époque, et probablement les agents inféodées à l'O.N.U., elle-même noyautée par la Pieuvre. Le chaos, c'est aussi le retard pris par les multinationales dans la mise au point des traceurs biologiques, le retard pris par l'O.M.S. dans les campagnes de vaccination sur les différentes épidémies du sida. Un atermoiement qui les a empêchées d'injecter les biopuces et d'influencer, via les ondes satellites, le vote des électeurs français, allemands, italiens, bénéluxiens....>>

    Passage du livre de Pierre Bordage "Wang (2) - Les aigles d'Orient" 


  • Le monde du mal échappe tellement, en somme, à la prise de conscience de notre esprit ! D'ailleurs, je ne réussis pas toujours à l'imaginer comme un monde, un univers. Il est, il ne sera toujours qu'une ébauche, l'ébauche d'une création hideuse, avortée, à l'extrême limite de l'être. Je pense à ces poches flasques et translucides de la mer. Qu'importe au monstre un criminel de plus ou de moins ! Il dévore sur-le-champ son crime, l'incorpore à son épouvantable substance, le digère sans sortir un moment de son effrayante, de son éternelle immobilité. Mais l'historien, le moraliste, le philosophe même, ne veulent voir que le criminel, ils refont le mal à l'image et à la ressemblance de l'homme. Ils ne se forment aucune idée du mal lui-même, cette énorme aspiration du vide, du néant. Car si notre espèce doit périr, elle périra de dégoût, d'ennui. La personne humaine aura été lentement rongée, comme une poutre par ces champignons invisibles qui, en quelques semaines, font d'une pièce de chêne une matière spongieuse que le doigt crève sans effort. Et le moraliste discutera des passions, l'homme d'Etat multipliera les gendarmes et les fonctionnaires, l'éducateur rédigera des programmes - on gaspillera des trésors pour travailler inutilement une pâte désormais sans levain.

     

    Passage du livre de Georges Bernanos "Journal d'un curé de campagne"


  • Les hommes d'affaires se glorifient
    De leur technique et de leur savoir faire,
    Mais du Tao ils ont encore tout à apprendre.
    Ils sont fiers d'exploiter,
    Mais ils ne savent pas ce qu'il advient du corps.
    Pourquoi n'apprennent-ils pas
    Auprès du Maître des Vérités Noires,
    Qui contempla le monde entier dans une bouteille de jade ?
    Quand son âme éclairée
    Fut libérée des Cieux et de la Terre,
    Chevauchant le Changement il entra dans la Liberté.

    Tai-Peng s'interrompit alors pour vider sa coupe et la tendit pour qu'on la lui remplisse.
    Un homme de son groupe, un Noir qui s'appelait Tom Turpin lui dit :
    - Désolé, mon vieux, mais le pinard c'est terminé ; il y a encore de la gnôle, si tu veux.
    - Comment ? Plus de divin nectar ? Foin de votre liqueur de barbares ! Elle abrutit là où le vin revigore.
    Il regarda autour de lui, sourit comme un tigre à la saison du rut, souleva Wen-Chun dans ses bras puissants et l'emporta à grandes emjambées vers sa cabane.
    - Quand le vin a cessé de couler, il est temps de penser aux femmes.
    Les feuilles et les fleurs multicolores bruissaient en traînant à terre tandis que Wen-Chun faisait semblant de se débattre. Tai-Peng ressemblait à une ancienne créature mythique, un homme-plante enlevant une fille des hommes.
    Tout le monde éclata de rire et le groupe commença à se disperser avant même que Tai-Peng eût refermé la porte de la cabane.

    Passage du livre de Philip José Farmer "Le noir dessein"

     

    Frigate avait un jour affirmé : La plupart des gens sont des "personnes" et une minorité seulement des "êtres humains". 

    Passage du livre de Philip José Farmer "Les dieux du fleuve"


  • C'est celui qui s'absente qui peut le mieux parler des présences. Il ne se mêle à rien, mais à cause de cela il voit mieux que personne. Il a une vue d'une précision absolue, celui qui fait partir le monde du rayon de ses prunelles. Ca lui donne une vue d'oiseau de proie sur tout ce qu'il peut voir. (...)

    Aujourd'hui, de très nombreux écrivains prétendent aimer l'enfer, ce qui montre seulement qu'ils ne le connaissent pas. La haine de Proust pour le soleil, ou celle de Sartre pour les arbres, me parait révélatrice de cette société malade.

    On fait du malheur une chose littéraire qui est très bien portée. C'est particulièrement vrai pour les auteurs qui étalent le mal sous prétexte de le dénoncer. Certaines oeuvres soi-disant rebelles ne font qu'ajouter au chaos du monde et elles n'aident personne . La preuve, c'est que leurs auteurs n'ont pas payé. On ne peut pas parler du feu de l'enfer dans les salons parisiens. Rimbaud a payé, lui. Ces éboueurs de la littérature qui remuent la fange n'ont de damné que le fait qu'ils suivent la mode. Evidemment, je ne me tiens pas pour un modèle. Je me sens fait en dentelle et en plomb. Il y a en moi le monde et le ciel. La masse à dissoudre est énorme. (...) 

    La vie est une fête de sa propre disparition : la neige, c'est comme des milliers de mots d'amour qu'on reçoit et qui vont fondre, les roses sont comme de petites paroles brûlantes qui vont s'éteindre, et celui qui arrive à les déchiffrer doit être d'une précision hallucinante s'il veut être cru, s'il veut parvenir à faire voir à d'autres ce qu'il a vu. (...)

    Je n'aime pas Baudelaire, parce que sa grandeur esthétique n'a jamais nourri personne et que je n'ai jamais trouvé une miette à manger sur sa table, mais surtout parce qu'il est le chef de file de ceux qui ruminent le malheur et qui sont devenus si nombreux aujourd'hui. Il est à mes yeux l'exemple même de ces écrivains qui égarent parce que leurs erreurs sont mêlées à une beauté et à un don incontestables.  

     

    Passage du livre de Christian Bobin "La lumière du monde"


  • Les larmes ont salé les joues d'Albain. Le chagrin est une soupe au sel. Elle laisse l'estomac bien creux. (...) 

    Et voilà. Il ne voulait pas le dire à Prune et il l'a dit. Les secrets sont des piments sur le bout de la langue. Tôt ou tard ils mettent la bouche en feu. Tôt ou tard on ouvre la bouche et on montre le petit diable qui faisait sa cuisine entre nos dents serrées.  

     

    Passages du livre de Christian Bobin "Geai"


  • On n'apprend que d'une femme. On n'apprend que de l'ignorance où elle nous met quant à nos jours, quant à nos nuits. Le temps passe. La durée amoureuse n'est pas une durée. Le temps passé dans l'amour n'est pas du temps, mais de la lumière, un roseau de lumière, un duvet de silence, une neige de chair douce. Un jour la jalousie vient. Le tableau de maître a changé. Les couleurs ont fraîchi. L'essentiel est passé au second plan, dans un coin d'ombre. On voit sans voir encore. Avec la jalousie revient le temps, l'éternité mauvaise. Vous ne choisissez pas la jalousie, pas plus que vous n'avez choisi l'amour. Vous entrez dans ces terres étrangères de vous-même, dans ces zones frontalières où plus rien n'est voulu, ni pensé. Vous êtes seul mais vous n'êtes pas seul dans votre solitude. Vous êtes en proie à la pensée errante. C'est une pensée qui ne sait pas atteindre ce qu'elle pense, qui ne désire surtout pas atteindre ce qu'elle pense, le porter au plein jour. On dirait une pensée qui fuit quelque chose et qui n'est occupée que de cela qu'elle fuit, qu'elle cherche. Quelle cherche en le fuyant. (...)

    La jalousie est un sentiment d'enfance. C'est une violence simple comme enlever quelques herbes d'un seul geste, et ce sont les racines qui viennent avec, et toute la part de terre, et un grand bloc de ciel. La jalousie est une connaissance enfantine de la mort. C'est la petite enfance de la mort en vous, dans la terre noire du corps. 

     

    Passages du livre de Christian Bobin "La part manquante".


  • "Le monde vit pour acquérir des rides sur sa face", dit T.E. Hulme. Sa face, son visage. Les hommes ne sont pas les seuls à avoir des visages. Il y a le visage de la lune et ceux que dessinent les nuages, il y a les profils des rochers et des yeux qui vous regardent au tronc de certains arbres ou à la surface des pommes de terre... Les bâtiments ont des façades et se font face tout au long des rues. Pour les anciens Egyptiens, le ciel était un vaste visage dont le soleil et la lune étaient les yeux. les Navahos disent que nous sommes surveillés en permanence.
    Si nous ne croyons plus que les objets inanimés "ont une âme", les choses qui nous environnent ne représentent plus un défi éthique, ne nous interpellent plus. Ce ne sont plus les partenaires avec lesquels dialoguer dans une relation toi-moi. Quand l'âme du monde perd son visage, nous ne voyons plus d'images mais des choses. Et les choses n'attendent rien de nous sinon d'être utilisées et possédées, de devenir des biens.
    Le visage perdu du monde n'est jamais mentionné par les cultivateurs, exploitants, promoteurs, ils déchiffrent le monde selon leurs désirs. Conservation, durabilité et restauration sont certes de nobles plans d'action, mais ils mettent toujours l'homme en position d'acteur responsable et ne voient le monde que comme l'arène où il développe son activité. Pour défendre valablement l'environnement, il faudrait porter attention aux rides, aux signes du monde, rechercher son caractère dans chacune de ses parties, étudier son développement et se laisser toucher le coeur par sa vulnérabilité. (...)


    Ce que l'on fait à son visage a des implications sociales. Chaque visage représente l'Autre aux yeux de tous. S'il ne donne plus à voir sa vulnérabilité essentielle, alors l'altruisme, l'appel à l'honnêteté, la demande de réponse sur lesquels repose la cohésion sociale se voient privés de leur base, leur source originelle.

     

    Passages du livre "La force du caractère" de James Hillman.


  • En nous efforçant de durer, nous cherchons à prolonger notre vie. Or il est tout aussi important d'élargir notre compréhension de la vie : la vie comme elle est, non comme elle était ; la vie structurée avec intelligence ; la vie comme enseignement.


    Avec l'âge, l'intérêt se déplace de l'information vers l'intelligence, car l'information véhicule des nouvelles alors que l'intelligence s'intéresse aux idées. Les informations disent que votre ouie, votre vue, vos articulations ne sont plus ce qu'elles étaient. Quelle intelligence peut-on glaner dans cette information ? Quelles idées peuvent rendre la vieillesse plus intelligente ? On peut dire "Je vais mourir" à n'importe quel âge mais, aussi pénible et inéluctable que soit cette idée, ce n'est qu'une évidence, pas particulièrement intelligente. En outre, l'information ne fait que s'accumuler ; il faut l'enregistrer, la classer, l'indexer, la réviser. les idées, elles, durent.


    L'esprit pratique ne s'en avise généralement pas. Il déverse directement le flux de la conscience dans des formes concrètes. Il s'empresse de donner à toute idée un sens littéral afin de la rendre directement utilisable. Cette approche pratique, aussi appelée instrumentalisme, prévaut chez les jeunes et ceux qui escaladent encore les collines ; elle tend également à dominer la gérontologie médicale. Le fait que physiquement je ne puisse plus soulever un sac de trente kilos, hisser ma valise jusqu'au porte-bagages ou accrocher la jardinière à la balustrade de mon balcon signifie un déclin concret, mesurable, de mes capacités, déclin que des exercices appropriés ou un traitement contre l'arthrite réussiront peut-être à inverser. C'est un problème concret qui doit être résolu par des méthodes pratiques.

     

    Supposons maintenant qu'au lieu de chercher une explication physique je réfléchisse à cette incapacité de levage et que j'y vois un mode d'expression de mon organisme. "Ne suis-je pas déjà trop chargé ? Voyons ce que je trimbale avec moi - responsabilités, sentiments douloureux, bagages trop lourds ? Cette incapacité nouvelle m'oblige à examiner ce que j'ai déjà sur le dos ou à découvrir d'autres façons de porter. Dois-je continuer à prendre tout en main ou ai-je d'autres moyens de m'affirmer, avec l'autorité d'un caractère fermement établi ? Et si je ne peux vraiment pas éviter certaines tâches pratiques, il y a peut-être d'autres manières de s'y prendre ? Accepter de me faire aider, par exemple, me ménager, ralentir, changer de rythme, m'alléger, y aller mollo, ou bien renoncer à faire de nouveaux efforts pour savourer mes réalisations passées ?"

    Le corps vieilissant élabore sa sagesse de façon subtile. Sa méthode est loin d'être évidente ; on se sent même idiot, distrait, impatient, affligé d'un tas de symptômes embarrassants. Nos illusions sur la sagesse et la façon de devenir sage en vieillissant déforment ce que nous sommes en train de vivre. Aveuglés par des images toutes faites, nous ne voyons pas que la formation de notre caractère s'affirme précisément dans les "symtômes" du vieillissement. Et c'est là que réside la sagesse.


    Plis et rides ne sont pas simplement des signes de vieilissement de la peau, ils expriment des traits de caractère. Au-delà de l'usure du cartilage et des vertèbres, une nuque raide indique une certaine rigidité du caractère, une tendance à l'obstination. Cette raideur doit susciter des questions : est-elle en rapport avec une ambition inflexible ; avec une apparence figée ; avec l'incapacité de baisser la tête, fût-ce pour saluer ou pour acquiécer ; avec l'indifférence ou l'hostilité ?


     

    Passage du livre de James Hillman "La force du caractère" sous titre "Quand la vieillesse révèle notre vraie nature". 

     





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