• "Pour des questions anciennes, exigeantes, essentielles, j'aime à me tourner vers des philosophes anciens, exigeants, essentiels comme Aristote - surtout Aristote puisqu'il a étudié la notion de forme en relation avec le corps et l'âme. Il dit que l'âme est la forme du corps. "L'original de ses mouvements", qu'elle est le but ultime, le dessein du corps. 
    En tant que "substance des êtres vivants", cette forme appelée psyché "influence", "commande" le corps ; elle est "plus véritablement une partie de l'animal que ne l'est le corps, c'est pourquoi elle ne peut être localisée dans aucun organe, aucune cellule, aucun gène, pas plus que la forme d'une chaussette ne peut être localisée dans la laine. A cause de cette immatérialité de l'âme, "la beauté de l'âme est plus difficile à voir que la beauté du corps".

    Quelques millénaires plus tard, le physicien et Prix Nobel Richard Feynman décrit la forme qui maintient l'identité.

    La chose que j'appelle mon individualité n'est qu'une configuration, une danse... Les atomes pénètrent mon cerveau, ils dansent, dansent et puis s'en vont - il y a toujours de nouveaux atomes mais ils exécutent toujours la même danse, se souvenant de la danse d'hier.

    Pour cerner avec plus de précision la forme de Platon, l'âme d'Aristote et la danse de Feynman, la tradition fait souvent appel aux caractéristiques. L'âme est asociée à la bonté et à la beauté, à la justice et au courage, à l'amitié et à la loyauté. l'analyse du caractère et les descriptions de l'âme se servent des mêmes adjectifs, notamment "judicieux", "indécis". Ces qualificatifs sont des manifestations de l'âme et révèlent son pouvoir formateur, son influence déterminante sur nos mouvements et même sur notre conduite. L'âme reste une abstraction jusqu'au moment où nous découvrons son courageux désir de vivre, ses décisions judicieuses ou son humour. Les adjectifs rendent notre comportement profond, chaleureux, timide ou modeste, élégant, cruel ou prudent. Ils donnent son style à la danse.

    Nous construisons notre âme en incarnant sur la scène des adjectifs qui actualisent le prolifique potentiel de notre âme. Ces caractéristiques nous permettent de connaître la nature de notre âme et d'évaluer l'âme des autres. Elles sont l'infrastructure ultime qui donne utilité et forme à ce qui arrive au corps. Elles sont la force dans le caractère.

    ‎(...) Il est bon de considérer l'âme comme une intelligence active qui ourdit et trame le destin de chaque individu. Ces "trames" correspondent à ce que les anciens Grecs appellent mythos. Les trames qui impliquent notre âme et mettent en lumière notre caractère sont les grands mythes. Il importe donc de nous familiariser avec différents mythes afin de mieux comprendre nos combats épiques, nos mésalliances, nos tragédies. Les mythes font ressortir les structures créatives dans l'imbroglio de nos existences, et notre caractère humain gagne à être vu sur fond de caractères mythiques.
    Cette vision structurée, volontaire et intelligente de l'âme en général (ou de chacune en particulier) comme possédant un caractère bien défini contraste nettement avec les clichés actuels. Le discours concernant l'âme, à notre époque, tient plus du fil de la vierge que du fil de trame. L'âme est devenu le refuge du mystère, du flou, le domaine de la fantaisie et du sentiment, du rêve et de la rêverie, des humeurs, symboles et vibrations, une joliesse passive, aussi élusive et fragile qu'une aile de papillon. Mais l'idée de forme, qui donne à l'âme structure et caractère, implique plus de rigueur dans la façon de l'envisager.

    La forme nous offre aussi une clé pour comprendre l'incroyable énergie des personnes âgées. Si l'on en croit Aristote, le corps est dirigé par sa forme, la psyché. Le caractère de la psyché n'a pas d'autre cause que lui-même, et il se réalise en faisant ce qu'il est naturellement porté à faire, ce qu'il fait avec plaisir. Aristote appelle energeia catte activité naturelle. L'énergie se distingue du mouvement, kinésis, comme de la capacité ou pouvoir potentiel, dynamis, et elle les précède. Vos capacités mentales et votre vitalité physique peuvent décliner avec l'âge, votre mobiliter peut s'amoindrir, cela n'empêche pas votre caractère de se manifester avec d'autant plus d'énergie que votre forme va se réalisant.

     

    Si "durer" veut dire rester fidèle à sa forme, ce qui dure c'est votre caractère - et il peut vous survivre longtemps puisque son influence et son origine précèdent l'existence corporelle et ne dépendent donc pas d'elle. Le caractère perdure parce qu'il est la structure porteuse que nous ressentons trop souvent comme une charge. "Je n'y peux rien, je suis comme ça." Développer son caractère augmente la longévité en rendant l'image plus indélébile.

    Nota bene : s'il est vrai que nous durons plus longtemps en restant fidèles à notre forme, cette forme peut très bien n'être ni forte, ni droite, ni juste. Un caractère structuré n'est pas nécessairement bâti sur des vertus morales ; il peut être superficiel, retors ou même corrompu. Mais le destin se forme en conséquence. Intègre ne veut pas dire coulé dans le bronze. Un filigrane, un château de cartes sont aussi des structures. L'intégrité suppose que l'on soit ce que l'on est, ni plus ni moins."

     

    Passages du livre de James Hilman "La force du caractère" sous-titre "Quand la vieillesse révèle notre vraie nature".


  • "- Je me sens incapable de le nourrir. L'idée de lui donner une pauvre souris blanche à manger me rend malade.
    - Faites-lui bouffer des souris grises, dit le curé.
    - Grises ou blanches, pour moi c'est la même chose.
    - Achetez-en un tas, de souris. Vous les remarquerez moins. C'est parce que vous les prenez une à une que vous faites tellement attention. Ca devient personnel. Prenez-en un tas anonyme, ça vous fera beaucoup moins d'effet. Vous y regardez de trop près, ça individualise. Il est toujours plus difficile de tuer quelqu'un qu'on connaît. J'ai été aumônier pendant la guerre, je sais de quoi je parle. On tue beaucoup plus facilement de loin sans voir qui c'est, que de près. Les aviateurs, quand ils bombardent, ils sentent moins. Ils voient ça de très haut."

    Passage de "Gros-Câlin" Romain Gary.


  •   

    "Il existe donc une essence fondamentale de l'état terrestre matériel et toute matière n'en est que la densification. Si l'on se demande quelle est la matière fondamentale de notre existence terrestre, la science spirituelle répond : toute matière est, sur terre, de la lumière condensé ! Rien n'existe, dans le monde matériel, qui ne soit de la lumière condensée sous une forme quelconque. (...) Où que vous portiez la main pour toucher une matière, vous avez partout de la lumière condensée, comprimée. La matière, dans son essence véritable, est lumière."

     

    Si l'origine de toute matière est la lumière, cela vaut aussi pour le corps humain, comme il s'ensuit de manière conséquente :

     

    "Dans la mesure où l'homme est un être de matière, il est tissé de lumière."

     

    A grands traits, simples et clairs, Steiner, d'après ses observations et ses expériences, brosse un tableau de l'homme qui s'alimente :

     

    "L'homme élimine donc continuellement de la matière et absorbe sans cesse de nouvelles substances. En sorte que l'on pense : la matière entre par la bouche et ressort par l'anus et l'urine, et l'homme est donc un tuyau. Il absorbe la matière en mangeant, il la rejette, il la garde un certain temps. Voilà à peu près comment on pense que l'homme est construit. Mais dans l'homme réel, il n'entre en fait absolument rien de la matière terrestre, absolument rien. Ce n'est qu'une illusion. La chose est ainsi, en effet. Si nous mangeons, disons par exemple des pommes de terre, il ne s'agit absolument pas d'absorber quoi que ce soit de la pomme de terre, mais la pomme de terre est simplement quelque chose qui nous stimule, dans les mâchoires, le gosier, etc... Là, la pomme de terre agit partout. Et survient alors en nous la force d'expulser à nouveau cette pomme de terre, et quand nous l'expulsons, vient à notre rencontre, à partir de l'éther, et non de la matière solide, ce qui nous construit au cours de sept ans. En réalité, nous ne nous construisons pas à partir de la matière de la terre. Ce que nous mangeons, nous le mangeons seulement afin d'avoir une stimulation (...).

    Mais il peut toutefois survenir des irrégularités. En effet, si nous absorbons trop de nourriture, elle reste à l'intérieur de nous trop longtemps. Alors nous accumulons en nous de la matière qui ne devrait pas y être, nous devenons corpulents, gros. Si nous absorbons trop peu, nous avons trop peu de stimulation et nous prenons trop peu de ce dont nous avons besoin, à partir du monde spirituel, à partir du monde éthérique. Mais c'est quelque chose de tellement important : nous ne nous construisons absolument pas à partir de la terre et de sa matière, mais nous nous construisons à partir de ce qui est extérieur à la terre. Et si, en sept ans, le corps tout entier est renouvelé, alors le coeur aussi le sera. Le coeur que vous portiez en vous il y a huit ans, vous ne l'avez désormais plus en vous, mais il a été renouvelé, renouvelé non pas à partir de la matière de la terre, mais renouvelé à partir de ce qui entoure la terre dans la lumière. Votre coeur est de la lumière comprimée ! Vous avez fait comprimé votre coeur à partir de la lumière du soleil. Et ce que vous avez absorbé comme nourriture n'a fait que vous stimuler à comprimer la lumière du soleil jusque là. Vous construisez tous vos organes à partir de l'environnement pénétré de lumière, et manger, absorber de la nourriture, n'a de sens que pour cette incitation, cette stimulation."

     

    Avec le premier énoncé fondamental selon lequel toute matière, toute substance, toute molécule, etc.. résulte finalement de la lumière par condensation, par concentration, et le deuxième énoncé, selon lequel l'homme condense sa substance corporelle directement à partir de l'espace de lumière éthérique, on entrevoit une passerelle praticable pour accéder au phénomène de la nutrition par la lumière. Un principe nous est indiqué pour pouvoir penser le processus. (...)

     

    Non seulement la physique moderne ou la science spirituelle de Rudolf Steiner, mais aussi la psychologie des profondeurs de C.G. Jung peuvent s'avérer de précieuses aides à la compréhension. Peut-être un lien est-il nécessaire entre ces différentes orientations pour développer des modèles explicatifs qui puissent convenir à la "nutrition par la lumière".

    C'est aussi notre espoir que, confrontée au problème de ne pouvoir expliquer de tels phénomènes, la science reçoive une impulsion lui permettant d'accomplir un nouveau pas dans le XXIe siècle.

    Marco Bischof, dans son livre Tachyons, énergie orgonale, ondes scalaires. Champs de matière subtile entre mythe et science, donne à ce sujet quelques suggestions très intéressantes que nous aimerions citer ici largement :

     

    "L'imagination est en même temps la 'force formatrice d'images' de Bluemenbach et Steiner ; dans le langage de l'alchimie, ces forces sont appelées 'l'imagination de Dieu', comme C.G. Jung l'écrit dans son oeuvre Psychologie et alchimie. Dans un traité alchimique, il est dit de l'imagination : "Ce que Dieu imagine se produit en réalité, mais ce que l'âme imagine ne se produit qu'en esprit". Cela semble correspondre exactement au préjugé courant selon lequel tout ce que l'on se représente ne serait qu'imaginaire et fantaisie, mais en réalité, cela contient un remède pour une imagination efficace : c'est seulement si l'imagination provient de notre noyau divin le plus intime, supra-individuel, qu'elle est une force créatrice de réalité, mais non pas si elle provient simplement de notre psyché individuelle.


    Comme l'écrit C.G. Jung en rapport avec l'alchimie, la véritable imagination est bien plus que la fantaisie ou le rêve. Les processus de l'imagination "se déroulent dans un règne intermédiaire entre la matière et l'esprit, dans un domaine psychique de corps subtils auxquels conviennent aussi bien un mode de manifestation spirituel que matériel, qui sont quelque peu corporels, un "corpus" subtil de nature semi-spirituelle. Jung souligne que l'imagination est "une force qui peut provoquer des modifications aussi bien dans la psychique que dans le matériel." Elle est aussi "la force du sourcier" que l'on pensait liée au Moyen Age à l'usage de la baguette de sourcier. Le "souhait" ne doit pas être compris ici, selon son acception contemporaine atténuée, comme un simple désir, mais au sens ancien d'action magique.

    Le domaine éthérique est cette subtile dimension de la réalité dans laquelle on ne cesse de souhaiter et de s'imaginer des possibilités, c'est comme un stade préalable à la manifestation. C'est le plan de la réalité virtuelle, dont les images primordiales sont "situées dans le monde des archétypes" et où des formes et des événements possibles "s'élaborent" et essaient pour ainsi dire leur existence sans qu'il soit encore décidé sous quelle forme la manifestation finale se produira. Sur cette "scène de répétition de la réalité", des formes et des possibilités sont essayées mais aussi partiellement rejetées, jusqu'à ce que la décision soit prise et considérée comme ferme. Cette décision est prise par le soi, notre être le plus intime, qui agit non seulement en l'homme individuel mais aussi au centre le plus intime de tous les processus de la réalité.

    Cependant, selon la tradition chiite de "la doctrine des trois mondes" telle qu'elle est décrite par Henry Corbin, l'imagination est aussi un organe de perception pour le "monde de l'imaginal", le plan de l'éthérique, de même que le monde des objets peut être perçu avec les sept sens habituels et le monde des "pures formes et intelligences" (archétypes) avec "l'intuition intellectuelle". Le monde de l'imaginal est, selon Corbin, "moins matériel que le monde physique, mais plus matériel que le monde de l'intellect. C'est un monde de corps subtilement matériels, de corps spirituels, dont le mode d'être est "d'être en suspens" et qui ont leur propre sorte de matérialité. D'après ma conception, cette indication que donne la science traditionnelle sur la nature du règne de la matière subtile en tant que théâtre des phases préalables aux processus de la manifestation, et sur la signification essentielle de la conscience humaine et de l'imagination comme forme formatrice coopérant à ces processus, est de la plus grande importance pour une exploration scientifique future de la matière subtile.

     

    Les sciences humaines fournissent encore un autre concept, qui jette une lumière considérable sur l'essence du vide et du monde de la matière subtile, c'est celui de l'Unus Mundus de C.G. Jung. Ce concept, qui fut plus tard interprété et enrichi par son élève Marie-Louise von franz, est issu de la collaboration de Jung avec le physicien Wolfgang Pauli, telle qu'elle est documenté dans leur livre commun Explication de la nature et psyché. Ce concept présente un modèle grâce auquel les deux chercheurs eurent l'espoir de rapprocher entre elles la physique quantique, la psychologie des profondeurs et la parapsychologie.

     

    L'idée d'Unus Mundus est fondée sur l'hypothèse que la diversité du monde empirique repose sur la base d'une réalité unitaire du monde. L'Unus Mundus est un arrière-plan unitaire du monde, dans lequel tous les contraires sont encore unis, notamment unité et multiplicité, ainsi que psyché et matière. Le concept provient de la scolastique médiévale où il désignait le plan cosmique archétypal potentiel dans l'esprit de Dieu avant le commencement de la Création. Cet "arrière-plan psycho-physique transcendant" de notre réalité est à la base du monde matériel aussi bien que du monde de la psyché et de la conscience, il "est aussi bien physique que psychique et donc aucun des deux, mais plutôt un tiers qui ne peut être saisi que de manière allusive". Ce plan unitaire de l'être est une "structure potentielle" qui est hors du temps et de l'espace, se manifeste sporadiquement à la conscience et n'est pas accessible immédiatement à la perception sensorielle. (...)

     

    Jung et von Franz s'expriment aussi sur la "question de l'énergie" : tant l'énergie psychique que l'énergie physique, qui trouvent toutes deux leur source dans l'Unus Mundus et sont structurées par lui, sont une expression des processus dynamiques de cet arrière-plan cosmique. Elles sont également toutes deux structurées de manière numérique ; comme l'écrit von franz, les nombres naturels sont "les modèles (pattern) de mouvement communs, revenant partout, de l'énergie psychique et physique." Jung estimait que, sur le plan de l'Unus Mundus, le psychique manifeste une activité et "une certaine énergie physique latente" tandis que la matière possède une nature psychique latente.

    Cette énergie psychique consiste, selon Jung, en une certaine "intensité psychique" qui, si elle était mesurable, devrait se manifester dans l'espace comme quelque chose d'étendu et en mouvement. Jung admettait également la possibilité que la réalité psychique s'étende à la matière, particulièrement dans les moments de synchronicité et demandait à la science de fonder une nouvelle branche de recherche pour ce type de phénomènes."


     

    Passages du livre de Michael Werner "Se nourrir de lumière".   

     

     

    En lien avec la rubrique Nourriture pranique

     



  • Une autre chose dangereuse et superflue en état de maladie est de penser à la maladie. Mais le plus redoutable serait de laisser à la médecine sa possession exclusive.

    Il faut être clair. Lorsqu'on analyse tout scientifiquement, on a des résultats scientifiques. La science engendre la science - tautologie parfaite. Système clos que rien ne menace. On a des résultats mais pas de fruits pour autant. Pour le fruit, il faut que le un ait éclaté - il faut le deux. A l'horizon du savoir doit se joindre la verticale d'un inconnu. C'est seulement lorsque l'horizon scientifique de lucidité et de recherche rejoint la verticale du secret que le fruit peut naître. 

     

    Christiane Singer "Derniers fragments d'un long voyage"


  • Un cri se propagea à la fin de l'Antiquité : "Le Grand Pan est mort." Plutarque nous le rapporte dans La Fin des oracles. Cependant, ce cri devint lui-même un oracle changeant de sens selon les époques. Ce qui était annoncé, c'était l'extinction de la voix créatrice de la nature. Elle n'était plus une force génératrice indépendante et vivante. Ce qui avait eu une âme n'en avait plus : le rapport psychique de la nature était perdu. Pan mort, Echo n'était plus ; nous ne pouvions plus saisir la conscience à travers son reflet dans nos instincts. Ils avaient perdu leur lumière et tombèrent facilement dans l'ascétisme, suivant timidement, sans aucune rébellion instinctuelle, leur nouveau pasteur, le Christ et ses nouveaux préceptes. La nature ne nous parlait plus - ou peut-être ne pouvions-nous plus l'entendre. Pan le médiateur qui, tel un éther, enveloppait invisiblement toutes choses naturelles d'une signification personnelle, d'une brillance, s'était évanoui. Les pierres n'étaient plus que des pierres et les arbres que des arbres. Les choses, les lieux et les animaux n'étaient plus tel ou tel dieu, mais devinrent des symboles ou furent désignés comme "appartenant" à tel ou tel dieu. Lorsque Pan vit, la nature vit aussi, fourmillant de dieux : le cri de la chouette est Athéna, et le mollusque sur la grève, Aphrodite. Ces parcelles de nature ne sont pas simplement des attributs, ou des biens, mais les dieux sous leurs formes biologiques. Et où peut-on mieux trouver les dieux que dans les choses, les lieux ou les animaux qu'ils habitent ? Et comment participer à la vie, si ce n'est à travers leurs représentations naturelles et concrètes ? Tout ce qui était mangé, humé, foulé aux pieds, ou regardé était présence sensuelle ayant une importance archétypique. Lorsque Pan meurt, le nouveau dieu, l'homme modelé à l'image de Prométhée et d'Hercule, peut contrôler la nature par sa volonté ; il peut y créer et la polluer sans scrupule. (Hercule qui, le premier, a nettoyé le monde naturel de Pan en se servant de la volonté pour mattraquer l'instinct, ne prend même pas le temps de faire disparaître les carcasses démenbrées, les laissant se putréfier après ses travaux civilisateurs et créateurs. Il va de l'avant, vers la tâche suivante, et l'ultime folie.) A mesure que l'être humain perd tout contact personnel avec la nature et les instincts personnifiés, l'image de Pan se confond avec celle du diable. Pan n'est pas mort, observent de nombreux commentateurs de Plutarque, mais refoulé. Par conséquent, comme on le suggérait plus haut, Pan vit encore, et pas seulement dans l'imagination des écrivains. il vit dans le retour du refoulé, dans les psychopathologies de l'instinct qui, comme le dit Roscher, se manifestent principalement dans le cauchemar et dans les caractérisqtiques érotiques, démoniaques et paniques qui lui sont associées.

     

    Passage du livre "Pan et le cauchemar" James Hillman.


  • C'est à cause de l'éclosion d'une vie nouvelle que la femme semble à nouveau trébucher lorsqu'elle se trouve trop près du bord de l'abîme et qu'elle plonge encore dans le vide. Mais cette fois, l'amour du masculin intérieur et le vieux Soi sauvage vont la soutenir comme jamais auparavant.
    De l'amour du roi et la reine du monde du dessous, un enfant naît. Un enfant fait dans le monde souterrain est un enfant magique. Il a tout le potentiel lié au monde du dessous, comme une ouïe d'une extrême finesse et une grande sensibilité intérieure, mais ceci en est encore à l'étape anlage - "en devenir". C'est à cette étape du voyage que les femmes ont des idées frappantes, grandioses, pourrait-on dire, qui résultent du fait qu'elles ont un regard neuf et des attentes naissantes. (...)
    L'enfant-esprit pousse les femmes sédentaires à escalader les Alpes au seuil de la cinquantaine, les femmes d'intérieur à abandonner une existence consacrée à cirer les parquets pour s'inscrire à l'université, les femmes éprises de sécurité à se lancer à l'aventure sur les routes. (...)
    La jeune fille sans mains attend donc un enfant, un nouveau petit soi sauvage. Le corps porteur d'une nouvelle vie sait ce qu'il a à faire. La femme qui se trouve dans cette phase du processus psychique peut se retrouver dans une autre enantodromia, cet état dans lequel tout ce qui avait de la valeur en a beaucoup moins désormais et peut même être remplacé par des envies violentes de spectacles, d'expériences, d'efforts inhabituels. (...)
    Un nouveau soi est en route. Nos vies intérieures telles que nous les avons connues sont en train de changer. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il faille jeter aux orties les aspects décents de notre vie, surtout ceux qui nous fournissent un soutien, pour faire un nettoyage démentiel par le vide. Non, cela signifie qu'au cours de la descente, le monde du dessus et les idéaux pâlissent, que pendant un certain temps nous allons être instables, insatisfaites, car la satisfaction, l'épanouissement sont en train de voir le jour dans la réalité intérieure.
    Jamais un compagnon, un travail, de l'argent, ni rien de nouveau ne pourra satisfaire la faim qui est la nôtre, car nous avons faim de l'autre monde, le monde qui sustente nos vies de femmes. Et cet enfant-Soi que nous attendons va naître seulement de ceci, de l'attente. Tandis que nous sommes dans le monde du dessous, que nous y travaillons, le temps passe et l'enfant se développe, s'apprête à voir le jour. Dans la plupart des cas, c'est un rêve qui va annoncer la naissance. La femme rêve au sens propre d'un nouvel enfant, d'une nouvelle demeure, d'une nouvelle vie.


    "Femmes qui courent avec les loups" >> "La jeune fille sans mains" Clarissa Pinkola Estès.


  • Brûlé, cet îlot, comme une galette des rois trop longtemps laissée dans le four. Et vide, absolument, de plantes, d’êtres vivants, de constructions, l’endroit champion du monde catégorie désert, imbattable au Livre Guiness des records (chapitre « Rien »). Un plateau rocheux marron foncé, détergé, délavé, récuré… Tel était l’endroit de charme où nous avions débarqué.

    Drôle de choix pour une excursion ! Monsieur Henri ne tarda pas à nous donner la raison de notre venue.


    - Vous savez pourquoi les déserts avancent, un peu partout sur notre Terre ? … Il suffirait de fermer les paupières pour la voir avancer vers nous, cette terrible armée de sable. On nous parle de réchauffement de la planète, de forêts dévastées… C’est sans doute vrai. Mais l’on oublie l’essentiel. Ici, il y a cent ans, vivaient deux villages, avec tout ce qu’il faut pour être heureux, des plantes, des paillotes, de l’eau douce, des femmes, des hommes, des enfants, des animaux…


    Je ne pouvais y croire.


    Ici, de la vie ! Sur ce carré de la désolation . Allons donc ! Je forçais mon cerveau à imaginer mais il refusait, il renâclait, il me prenait pour une folle.


    -… Un jour, une tempête aussi forte que la vôtre a soufflé sur cette île. Des arbres ont été arrachés, bien sûr, et des maisons se sont envolées. Mais tout le reste demeurait. Il suffisait de rebatir et l’existence aurait repris, comme avant, jusqu’à la prochaine tempête.


    Depuis quelque temps, je voyais sur la mer se multiplier des triangles noirs. Ils tournaient et retournaient autour de nous comme une ronde. Je ne compris pas tout de suite que c’étaient les requins. Peut-être que ces bêtes-là ne se nourrissent pas seulement de chair fraîche mais aussi d’histoires sinistres ? Et celle que contait Monsieur Henri n’avait rien de gai.


    Les habitants s’étaient fait, comme vous, nettoyer de tous leurs mots. Au lieu de venir chez nous les réapprendre, ils ont cru qu’ils pourraient vivre dans le silence. Ils n’ont plus rien nommé. Mettez-vous à la place des choses, de l’herbe, des ananas, des chèvres… A force de n’être jamais appelées, elles sont devenues tristes, de plus en plus maigres, et puis elles sont mortes. Mortes, faute de preuves d’attention ; mortes, une à une, de désamour. Et les hommes et les femmes, qui avaient fait le choix du silence, sont morts à leur tour. Le soleil les a dessséchés. Il n’est bientôt plus resté de chacun d’entre eux qu’une peau, mince et brune comme une feuille de papier d’emballage, que le vent, facilement, a emportée.


    Monsieur Henri s’est tu. Des larmes lui étaient montées. Sans doute avait-il des grands-mères, des grands-pères parmi les desséchés ? Il nous a reconduits à la pirogue. Les requins, après la fin de l’histoire, avaient disparu.


    - Vous savez combien de langues meurent chaque année ?


    Comment, privés des mots et encore plus des chiffres, aurions-nous pu lui répondre ? Je vous rappelle qu’après les cahots de la tempête et les agressions du vent, nos pauvres têtes ne pouvaient plus fabriquer la moindre phrase ! Nous parvenions tout juste à comprende ce qu’on nous disait.


    -Vingt-cinq ! Vingt-cinq langues meurent chaque années ! Elles meurent, faute d’avoir été parlées. Et les choses que désignent ces langues s’éteignent avec elles. Voilà pourquoi les déserts peu à peu nous envahissent. A bon entendeur, salut ! Les mots sont les petits moteurs de la vie. Nous devons en prendre soin.


    Passages du livre d'Erik Orsenna "La grammaire est une chanson douce".

     

     

     

     

    Georges Dumezil - Apostrophes 1984. (lien vers vidéos en 6 parties)

    Autre lien pour voir cette émission dans son ensemble : http://blog.passion-histoire.net/?p=6410

    Et sur ce blog, encore un autre lien avec une vidéo : Rencontres - Georges Dumezil 


  • - Des petites tortures, répéta l'enfant. C'est une drôle de manière de voir les choses.

    Loredan haussa les épaules.

    - C'est pourtant bien ce que tu fais. Après tout, tu apprends à l'arc un mouvement qui n'est pas naturel. Sa nature est de se briser, ou d'abandonner et d'accepter une nouvelle forme. En l'étirant et en le comprimant, tu lui enseignes ce qu'il n'aurait jamais été capable de faire si tu lui avais fichu la paix en le laissant pousser tranquillement dans sa forêt. (Il sourit.) Quelqu'un m'a un jour expliqué qu'il faut imaginer qu'on veut le rendre fou furieux, qu'on veut le torturer - je pense que c'est pour ça que j'ai utilisé ce mot - pour le rendre enragé. Il faut qu'il perde sa passivité, sa faiblesse et sa nature ; il faut qu'il se remplisse de haine. (Il continuait à actionner le treuil, courbant l'arc avant de relâcher la tension petit à petit, comme un bourreau consciencieux devant sa victime attachée sur un chevalet.) L'image m'avait paru un peu mélodramatique quand j'avais ton âge, mais je crois qu'elle est assez proche de la vérité.


    Passage du livre "Le Ventre de l'Arc" de K.J. Parker.


  • Je ne m'intéresse pas à la façon dont tu gagnes ta vie,

    Je veux savoir à quoi tu aspires,

    Et si tu oses rêver de réaliser le désir ardent de ton cœur.

    Je ne m'intéresse pas à ton âge.

    Je veux savoir si, pour la quête de l'amour et de tes rêves,

    Pour l'aventure de te sentir vivre,

    Tu prendras le risque d'être considéré comme fou.

    Je ne m'intéresse pas aux astres qui croisent ta lune.

    Je veux savoir si tu as touché le centre de ta propre souffrance,

    Si les trahisons vécues t'ont ouvert,

    Ou si tu t'es fané et renfermé par crainte de blessures ultérieures.

    Je veux savoir si tu peux vivre avec la douleur, la tienne ou la mienne,

    Sans t'agiter pour la cacher, l'amoindrir ou la fixer.

    Je veux savoir si tu peux vivre avec la joie, la tienne ou la mienne,

    Si tu oses danser, envahi par l'extase jusqu'au bout des doigts et des orteils

    Sans être prudent ou réaliste et sans te souvenir des conventions du genre humain.

    Je ne m'intéresse pas à la véracité de l'histoire que tu racontes.

    Je veux savoir si tu es capable de décevoir quelqu'un pour rester fidèle à toi-même,

    Si tu supportes l'accusation d'une trahison, sans pour autant devenir infidèle à ton âme.

    Je veux savoir si tu sais faire confiance, et si tu es digne de confiance.

    Je veux savoir si tu peux voir la beauté, même lors des jours sombres

    Et si tu peux trouver la source de ta vie dans la présence de cette beauté ;

    Je veux savoir si tu peux vivre avec l'échec, le tien ou le mien,

    Et malgré cela rester debout au bord du lac

    Et crier : « Oui ! » au disque argenté de la lune.

    Je ne m'intéresse pas à l'endroit où tu vis ni à la quantité d'argent que tu as.

    Je veux savoir si après une nuit de chagrin et de désespoir,

    Tu peux te lever et faire ce qui est nécessaire pour les enfants.

    Je ne m'intéresse pas à ce que tu es, ni comment tu es arrivé ici.

    Je veux savoir si tu peux rester au centre du feu avec moi, sans reculer.

    Je ne m'intéresse pas à ce que tu as étudié, ni où, ni avec qui.

    Je veux savoir ce qui te soutient à l'intérieur, lorsque tout le reste s'écroule.

    Je veux savoir si tu peux être seul avec toi-même,

    Et si tu aimes véritablement la compagnie de tes moments vides.



    Oriah Mountain Dreamer (an Indian Elder)





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