• Laisser le passé à ce qu'il est, et voir vraiment ce que vous êtes. La recherche visant à se libérer du passé est sans fin. Le passé a toujours des antécédents ; on peut toujours aller plus loin. L'horizontalité est sans fin. Dans la sensibilisation corporelle, on est chaque jour de plus en plus attentif, on ressent de plus en plus, on voit de plus en plus ; c'est sans fin. Quand le corps va nous quitter, il n'aura jamais exploité la totalité de son potentiel, ce n'est pas possible. Cette recherche est une perte d'énergie.

    Il n'y a rien à devenir. Dans le non-devenir, jusqu'à un certain point, la sensibilité s'éveille à ce qui est fonctionnel. Mais vouloir devenir sensible est encore un devenir, une intention, une sensibilité orientée qui exclut.

    Soyez quelques instants, dans la journée, sans futur. Voyez ce qui se passe, voyez comment votre corps réagit. Cela a un impact colossal corporellement et psychiquement. (...)

    Quand vous effectuez un mouvement sans direction, où est le psychisme ? Le psychisme surgit dès l'instant où il y a direction. S'il y a direction, il y a quelqu'un. Quand vous sentez, il n'y a personne. Il n'y a jamais personne qui sent. Il y a cependant quelqu'un qui pense, bien sûr. Vous ressentez, par exemple, votre main ; il y a sensation. Après, vous dites : << J'ai senti ma main. >> Quand vous voyez un lézard vert pour la première fois, c'est l'étonnement ; vous ne vous référez à rien. Où est le psychisme à ce moment-là ? Il n'y a pas de psychisme, il y a uniquement ouverture. Voir quelque chose sans référence est ouverture. (...)

    Il faut avoir confiance, non pas confiance en soi mais confiance tout court. C'est notre jugement, notre opinion qui fait que la société semble nous opprimer, nous limiter. La société, c'est ce que nous créons à chaque instant. Dans notre ressenti de la société, nous concrétisons sous une forme ou une autre la colère, la peur, l'anxiété présentent en nous. La confiance est pressentiment du divin. Vous ne pouvez avoir confiance en vous. Un "soi-même" doit toujours être remis en question.


    Passages du livre d'Eric Baret "Le sacre du dragon vert".


  • Elle est très rare parce que exigeante, et périlleuse autant qu'exaltante. Je vois en elle un triple défi. D'abord, une amitié spirituelle entre un homme et une femme n'a rien de conventionnel, elle s'élève bien au-dessus des relations de camaraderie joyeuse, d'agréable collaboration ou de séduction qui existent ordinairement entre eux. Ensuite, ce lien tendre et intense qui n'est ni amoureux, ni conjugal, ni familial doit se confronter au paradoxe qu'il représente : vivre l'intimité des âmes sans vivre l'intimité des corps. Enfin, il requiert entre les deux amis une égalité parfaite et reconnue par chacun sur le plan de la connaissance spirituelle : il n'y a pas un maître à penser et une disciple ignorante ou obéissante...
    Ce triple défi ne peut être relevé qu'en s'arrimant en Dieu ou en faisant passer avant toute autre considération terrestre le désir d'absolu, l'amour du Beau et du Bien. Autant dire que l'amitié spirituelle entre homme et femme exige des êtres libres, entiers et non en manque, et des êtres d'exception. Il faut une grande force intérieure jointe à une limpidité d'âme pour traverser et surmonter les différents obstacles sur le chemin : le jugement des autres, la suspicion et la calomnie devant une relation peu banale (Jérôme, Pierre de Bérulle, Fénelon, entre autres, en ont lourdement pâti) ; l'irruption de la passion, le désir d'un rapprochement plus étroit entre les deux personnes qui partagent l'essentiel, l'appel à une union amoureuse (Teilhard de Chardin en est un très bon exemple, à son corps défendant) ; la tentation, pour l'un ou pour l'autre, d'avoir raison, de diriger l'autre, d'instaurer un rapport de force là où la confiance mutuelle s'était établie (Madame Acarie, Anne-Catheriene Emmerich, malmennées ou rabrouées par celui qui se disait leur ami).
    Certes, les deux amis peuvent d'emblée dresser leurs propres barrières pour éviter de tomber dans un des pièges : ils peuvent vivre éloignés l'un de l'autre et se voir rarement, invoquer un statut de prêtre ou de femme mariée (ce qui n'a jamais protégé de la passion amoureuse), jouer avec une grande différence d'âge susceptible d'instaurer un lien filial, ou encore par volonté et ascèse réprimer tout désir, toute sensibilité au charme de l'autre, retenir tout élan du coeur qui risquerait d'entraîner trop loin... les deux amis spirituels sont reliés par le haut - un Haut invisible et impalpable -, mais ce sont des êtres humains, de chair et de sang, non de purs esprits. Et des individus au contact du monde, même s'ils sont moine ou nonne. (...)

    Si la femme semble mettre en danger l'amitié spirituelle, ce n'est pas, comme on le répète sottement, par la séduction de son corps, mais bien par l'émotion, la passion voire l'excès qu'elle met en toute relation. Elle paraît gêner l'idéal de sérénité et d'apatheia que recherchent beaucoup d'hommes de Dieu. D'une façon générale, c'est comme si la femme animait la relation - au sens du souffle, animus, qui peut se faire brise légère ou bien tempête -, tandis que l'homme essaie de la modérer, de la contenir voire de la contraindre.

    Passages du livre de Jacqueline Kelen "Les amitiés célestes".

  • - Ils vont me faire vivre de force, Momo. C'est ce qu'ils font toujours à l'hôpital, ils ont des lois pour ça. Je ne veux pas vivre plus que c'est nécessaire et ce n'est plus nécessaire. Il y a une limite même pour les Juifs. Ils vont me faire subir des sévices pour m'empêcher de mourir, ils ont un truc qui s'appelle l'Ordre des médecins qui est exprès pour ça. Ils vous en font baver jusqu'au bout et ils ne veulent pas vous donner le droit de mourir, parce que ça fait des privilégiés. J'avais un ami qui n'était même pas juif mais qui n'avait ni bras ni jambes, à cause d'un accident, et qu'ils ont fait souffrir encore dix ans à l'hôpital pour étudier sa circulation. Momo, je ne veux pas vivre uniquement parce que c'est la médecine qui l'exige. Je sais que je perds la tête et je veux pas vivre des années dans le coma pour faire honneur à la médecine. Alors, si tu entends des rumeurs d'Orléans pour me mettre à l'hôpital, tu demandes à tes copains de me faire la bonne piqûre et puis de jeter mes restes à la campagne. Dans des buissons, pas n'importe où. J'ai été à la campagne après la guerre pendant dix jours et j'ai jamais autant respiré. C'est meilleur pour mon asthme que la ville. J'ai donné mon cul aux clients pendant trente cinq ans, je vais pas maintenant le donner aux médecins. Promis ?

    Passage du livre de Romain Gary (Emile Ajar) "La vie devant soi".

  • Elle avait eu une peur bleue et elle lui a dit que j'avais tous les signes héréditaires et que j'étais capable de saisir un couteau et de la tuer dans son sommeil. Je ne sais pas du tout pourquoi Madame Rosa avait toujours peur d'être tuée dans son sommeil, comme si ça pouvait l'empêcher de dormir. Le docteur Katz s'est mis en colère et il lui a crié que j'étais doux comme un agneau et qu'elle devrait avoir honte de parler comme ça. Il lui a prescrit des tranquilisants qu'il avait dans son tiroir et on est rentré la main dans la main et je sentais qu'elle était un peu embêtée de m'avoir accusé pour rien. Mais il faut la comprendre, car la vie était tout ce qui lui restait. Les gens tiennent à la vie plus qu'à n'importe quoi, c'est même marrant quand on pense à toutes les belles choses qu'il y a dans le monde.

    Passage du livre de Romain Gary (Emile Ajar) "La vie devant soi".

  • A partir du moment - cela a commencé au XVIIIe siècle - où l'on a dénié au guerrier la culture, le goût du chant et de la poésie, on a fait de lui un homme violent, un soldat destiné à tuer ; et en séparant l'ardeur guerrière de la sensibilité, on a fait de l'artiste un être raffiné, certes, mais quelque peu efféminé, sans vigueur. Désormais les catégories sont là, antagonistes : le militaire brutal ou grossier mais actif et le poète élégant, tendre, mais exempt de courage. Et pourtant, à fréquenter les mythes et les glorieuses figures de l'histoire, on se rend bien compte qu'une même énergie, une même splendeur aussi, circule de la prouesse à la poésie et à l'amour, dont le centre se trouve dans le coeur-courage. Avec fougue et ferveur, le héros s'adonne au combat et à l'amour, aux armes et aux lettres ; la musique, la femme, le compagnon d'armes exaltent son énergie. (...) 

     

    Le guerrier n'est pas une figure violente mais un exemple de fougue et de courage. Il ne tremble pas devant le danger, il ne cherche pas à rester indemne. Il affronte, et il paie de sa personne. Rien de commun avec le personnage du soldat qui est un instrument, n'a pas de responsabilité propre et en principe a pour tâche de tuer. Ce qui caractérise le guerrier à travers toutes les civilisations traditionnelles - des Grecs antiques aux samourais, en passant par les Vikings et les chevaliers aztèques -, c'est non la soif de verser le sang et de détruire mais le désir de mesurer ses forces, d'accomplir des exploits, de défier la mort. Ainsi, à leur première rencontre, Gilgamesh et Enkidu s'affrontent à mains nues. Ayant chacun expérimenté la vaillance de l'autre et sa vigueur physique, ils arrêtent la lutte et scellent leur amitié. De la même façon, au chant VII de L'Illiade, les champions ennemis Hector et Ajax se livrent un combat singulier qui dure des heures jusqu'à l'arrivée de la nuit. Les adversaires font preuve de qualités égales dans le maniement des armes, l'audace et l'ardeur. Le soir tombe, incitant à la trêve. Hector et Ajax se saluent, ils échangent des cadeaux précieux puis retournent joyeux dans leurs camps respectifs. "Tous deux se sont battus pour la querelle qui dévore les coeurs et se sont séparés après avoir formé un amical accord." En observant le comportment des samourais, on remarque qu'ils sont entièrement dévoués à leur seigneur mais n'ont aucun goût pour le massacre. S'ils tuent, c'est par devoir, non par plaisir. Beaucoup de samourais deviennent ensuite moines bouddhistes et dans leur retraite ils prient pour l'expiation des morts qu'ils ont causées... Enfin, dernier exemple puisé chez les nordiques guerriers de la mer, qui ne doivent pas s'acharner sur le vaincu. Ainsi énonce le code Viking, d'après La Saga de Frithjof du Suédois Tegnér : "Le vaisseau d'un autre Viking est en vue. Lutte et bataille ! Il fait chaud sous les boucliers. Si tu recules d'un pas, tu es chassé loin de nous. C'est la loi. Es-tu vainqueur, c'est assez ! Celui qui demande la paix n'a point de glaive ; il n'est ton ennemi. La prière est la fille de Walhalla. Ecoutez la pâle prière. Il est lâche celui qui dit non."

    On le voit, chez le guerrier le combat est toujours loyal. Le soldat, le fanatique, le tueur ne sont pas des figures dévoyées du guerrier mais des figures opposées : ils représentent la force brutale, la violence aveugle, la domination par les armes là où le guerrier incarne la maîtrise de soi et la force d'âme. (...) 

     

    Le guerrier spirituel ou angelus militans peut paraître inquiétant parce qu'il ose trancher, parce qu'il reconnaît et dénonce le mal au lieu de vouloir le comprendre et pactiser, parce qu'il rappelle que l'amour, l'amitié, la fraternité sont vaillants, non point complaisants, parce qu'il nous oblige à prendre position. Comme il fait peur par son courage et sa rigueur, on va l'affubler d'oripeaux suspects, on le qualifiera de fanatique, d'extrêmiste, voire de fasciste, ce qui est un comble pour un héros solitaire qui n'engage que lui, ne cherche pas à faire école et surtout ne s'affilie jamais à une idéologie, à un parti, à une religion. Comme il affronte le danger, il paraît dangereux surtout à ceux qui ont peur de s'affirmer et à ceux qui vivent dans le vague. Or il n'est pas plus noble de faire de nécessité vertu que de faire d'impuissance tolérance. (...)
    Car tout se passe comme si notre monde moderne, empli d'armes et de guerres, de fanatisme de tous bords et de violences patentées parce que lucratives, tout se passe comme si ce monde englué dans l'infrahumanité tâchait de retrouver l'amour perdu en brandissant le concept, politique et passe-partout, de tolérance. Une tolérance qui voudrait dire tout accepter, parce qu'on a peur de s'impliquer, parce qu'on veut plaire à tout prix. (...)
    A relire les saints et les mystiques de toutes les traditions religieuses, on s'aperçoit que l'amour dont ils parlent, qu'ils éprouvent et qui les éprouve, est une blessure et ouverture, désespérance et joie, hardiesse et douleur, c'est la rose et les épines, c'est l'épée qui tranche et fouille, c'est la lumière qui terrasse ou aveugle. Rien de bêtifiant. Faut-il rappeler, à une époque qui ne vise que le confort, le non-effort, la gratification ou la prime de risque, que le spirituel ne fait pas de cadeaux, que les anges ne font pas irruption dans l'existence des hommes pour les bercer et les endormir suavement. La voie spirituelle engage et exige : ceux qui s'y aventurent et persistent sont nécessairement des guerriers.
    L'amour incarné par Jésus, la compassion du Bouddha sont aussi éloignés de la profane tolérance que l'harmonie véritable l'est de la masse confuse, indifférenciée. L'harmonie est à la fin de la lutte, elle naît de la lutte et s'élève au-dessus d'elle. Elle a à voir avec "l'arc et la lyre" dont parle Héraclite - la flèche, la tension, non la mélodie seulement - et aussi avec ce que les Egyptiens anciens représentaient par un même hiéroglyphe, signifiant à la fois la harpe et la cour de justice. C'est pourquoi les tièdes et les neutres pourront parfois se targuer du titre de thérapeutes mais ils n'indiqueront jamais une voie spirituelle.
    Comme il y a des affinités électives, il est bon de ressentir des dégoûts viscéraux. (...) le combat spirituel n'est pas un vain mot. L'âme est guerrière et l'amour héroique : ils ne disent pas que tout est acceptable. Il existe ainsi des comportements, des idéologies, qui sont odieux et doivent être jugés tels ; et qui doivent rester inadmissibles si on se déclare individu éthique. (...)
    La perte de l'éthique, de la rigueur de l'épée sur tous les plans - intellectuel, politique, spirituel, artistique - est due à cette ambiance lénifiante, dévirilisante, infusée par les thérapeutes et divers travailleurs sociaux qui s'inquiètent davantage de réhabiliter le criminel que de sanctionner sa conduite et finalement s'intéressent bien plus au cas de ce "malade" qu'à la souffrance de la victime. Il y a une façon perverse de cultiver la maladie, de ressasser les problèmes, qui englue tous les individus corps et biens et qui encombre la Création, au lieu de faire croître la lumière, les germes d'espoir, les forces de vie. L'épée du guerrier, qui est aussi une flamme matérialisée, tranche dans le vif au lieu de s'attarder ; le guerrier ne se retourne pas, ne s'attache pas au passé, aux problèmes, à tout ce qui risque d'entraver son action. Avancer est pour lui une façon de se dépasser, de se dépouiller. Le guerrier du mythe n'est jamais un ancien combattant, il est toujours sur le champ de bataille, dans la lutte à venir. Il n'est pas intéressant parce qu'il souffre ou  parce qu'il a souffert mais parce qu'il continue et transforme ses épreuves en cadeaux de la vie. Et s'il montre ses blessures, ce n'est pas pour se faire plaindre mais comme signes d'honneur, indiquant qu'il a traversé les épreuves et affronté les jugements sans se dérober. Le guerrier spirituel est d'autant plus exigeant avec lui-même qu'il ne montre nulle complaisance pour les autres. Mais il n'oblige personne à suivre son chemin. (...)
    A tous ceux qui ne jurent que par les "çakras" et la "kundalini", il est bon de raconter les histoires de Samson, d'Achille et de Cuchulainn qui affrontent le réel et qui font quelque chose de leur énergie au lieu d'explorer pendant toute leur existence des "niveaux de conscience" et des "plans vibratoires"... Beaucoup de nos contemporains sont atteints par ce dévoiement de l'énergie qui n'aurait refuge que dans la pratique du yoga, du tai-chi, du chi-qong, etc..., et serait dans l'impossibilité de se manifester quotidiennement. Courageusement. Une voie spirituelle qui serait fuite devant les réalités de la vie est nécessairement suspecte, en tout cas inefficace. (...) Car tous ces évaporés du "vibratoire" négligent leut tâche humaine de confrontation au réel. (...) Cela me fait penser à ceux qui proposent des exercices ou suivent des stages pour "sentir l'énergie d'amour" et qui, dans la vie quotidienne, n'adressent jamais un sourire, ne savent dire un mot aimable, ne savent s'intéresser à l'autre...
    Quand on affronte le réel, comme le guerrier, on ne peut être dans l'imposture. C'est parce que avec une belle fureur le héros agit dans le concret qu'il peut plus tard affronter le métaphysique, l'invisible.

    Passages du livre de Jacqueline Kelen "L'éternel masculin".


  • Je suis pour ma part étonnée, en ce qui concerne l'éducation des jeunes et la lutte contre la délinquance, qu'on ait recours au football, par exemple, ou à d'autres activités collectives pour apprendre les règles du jeu de la société. On décrète ainsi étrangement que pour savoir vivre bien ensemble - sans cogner ni se tuer - il est obligatoire de vivre ensemble. Autrement dit, on fait passer le groupe, la bande, avant le sujet responsable, comme la charrue avant les bœufs, et on construit une fausse et fragile conscience collective qui n'est fondée sur aucune conscience de soi. Il paraît même peu croyable qu'aucun éducateur, aucun enseignant n'aient pensé à proposer une activité spécifique à chacun, afin de développer chaque individualité avant de les mélanger toutes. Mais reconnaître cette solitude comme richesse inaliénable, comme pierre de fondation et comme éventuel antidote à la délinquance et à l'irresponsabilité, remettrait en question tout notre système social, dit de protection et de solidarité... On préfèrera toujours sacrifier les individus mais faire tourner, avec ses racismes et ses éducateurs spécialisés, la machine sociale. Et on continuera de présenter la tolérance comme une apologie de la vie en commun alors qu'elle repose sur l'intelligence de chacun. Le mal endémique propre aux banlieues, aux cités surpeuplées, vient précisément de ce qu'on y manque de solitude. La promiscuité de l'habitat - appelé, ce n'est pas un hasard, un "grand ensemble" - me parait à l'origine de la haine de l'autre, et la violence se répand moins par désœuvrement que par impossibilité de se retrouver seul, de se connaître soi.

    Passage du livre de Jacqueline Kelen "L'esprit de solitude".

  • On rencontre dans le mythe grec un stratagème identique, visant à détourner l'homme de sa solitude, à l'empêcher de se dresser tôt ou tard contre toute autorité ou puissance supérieure. Il s'agit de l'histoire de Prométhée et de son frère Épiméthée. Le premier, à qui on ne connaît aucune attache amoureuse et nulle progéniture, a du temps pour penser et pour préparer un projet d'envergure. Comme il n'est pas happé par sa petite famille ni par les soucis de ménage, il est sensible aux misères des autres et cherche à leur venir en aide. Il se met donc en tête d'escalader les cieux pour aller dérober à Zeus l'omnipotent le feu très précieux. Bien sûr, cette idée fulgurante, ce geste héroïque lui vaudront un châtiment terrible mais désormais, grâce au feu, les humains pourront se chauffer, s'éclairer, ils inventeront les arts, les techniques et les sciences, ils défieront les dieux. Que va donc faire Zeus pour étouffer cet esprit de révolte allumé par le prévoyant Prométhée ? Il va créer une femme, l'orner de tous les dons et l'envoyer sur terre : c'est la ravissante, l'écervelée Pandore qui est destinée à l'imprévoyant Épiméthée, celui qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez.
    La gracieuse Pandore est un cadeau empoisonné. La jarre qui l'accompagne comme dot est emplie de tous les maux prêts à fondre, en représailles, sur l'humanité : souffrances diverses, vieillesse, peur et choléra, chagrins d'amour, insomnies, délations... Épiméthée le naïf accueille à bras ouverts les deux présents divins aux courbes harmonieuses. Il prend femme sans hésiter, autant dire qu'il va prendre un grand coup sur la tête : les maux contenus dans la jarre vont se répandre sur lui et sur le pauvre genre humain que Prométhée avait voulu sauver de l'ignorance et de la soumission. Les dieux ont frappé. Épiméthée s'accommodera de Pandore et se dira heureux. A peine, entre deux rages de dents et une scène de ménage, entre les petits qui vocifèrent et la vaisselle à ranger, aura-t-il quelques minutes à lui, rien qu'à lui : pour souffler, non pas pour méditer sur sa condition de mortel, enchaîné plus fortement que Prométhée sur le Caucase. Lui, au moins, le frère titanesque, il respire l'air des montagnes et si son foie qu'un aigle obstinément picore renaît chaque jour, c'est que sa colère est vive et intacte, c'est que le héros ne se repent pas et qu'il repousse toute idée de modération.
    Dans la fable racontée par Hésiode on a vu un fort accent misogyne : la femme cause de tous les maux. De fait, l'histoire est racontée du point de vue de Sirius, de Zeus si vous voulez. Moi, j'y discerne un apologue parlant de la puissante solitude, des dangers qu'elle fait encourir aux instances supérieures ou, d'un point de vue humain, de ses bienfaits extrêmes et insolents. Selon les dieux, le couple humain et la famille s'avèrent un remède sûr contre la rébellion tapie au fond de l'homme, c'est un tranquillisant à consommer chaque jour. Ainsi l'Olympe gardera ses privilèges et le grand Dieu de la Bible jouira seul de son Paradis planté d'arbres métaphoriques et flânera seul dans son jardin du Savoir.
    Dans les deux récits, grec et biblique, c'est la soif de connaître qui se trouve durement réprimée. Adam, aidé par Ève, goûte à des fruits que Dieu s'était réservés, Pandore est trop curieuse, elle soulève le couvercle de la jarre qui en son ventre recèle toutes les calamités. Hésiode dit qu'au fond de la jarre est restée une toute petite chose murmurante, un brimborion d'espoir. Faible compensation. L'espoir est-il force suffisante pour supporter l'injustice de notre condition, les douleurs comme les épidémies ? Au nom de l'espoir, que d'horreurs, que d'humiliations les humains ont-ils endurées ! Ce serait plutôt le désespoir qui soulève les montagnes, qui renverse les idoles et les dieux barbus. C'est l'énergie du désespoir, propre au Titan Prométhée, qui paraît la plus proche du péril de penser. Le faible espoir demeuré au fond de la jarre est bien un lot de consolation, c'est la nourriture des âmes tremblantes, des foules apeurées. Le seul remède à notre condition se trouve dans le foie de Prométhée, il est bouillonnement, immodéré, il ne se laisse pas abattre ni berner. Il a nom goût de la liberté et de la solitude et, au plus noir de la déréliction, il ne capitule pas. Prométhée tient tête à l'aigle dépêché par Zeus. Il est seul sur un mont désolé et glacial mais il ne renie pas pour autant sa foi. Son foie se régénère.

    Il n'est pas bon du tout, pour Dieu, que l'homme soit seul.

    Passage de "L'esprit de solitude" de Jacqueline Kelen.

  • Le goût de l'effet est venu très jeune à Francis Blanche. Le jour des résultats du bac, il prévient sa belle-mère, avant d'aller chercher les résultats : "Guettez mon retour. Vous serez fixée dès que vous m'apercevrez. Reçu je marche sur le trottoir, sinon sur la chaussée." Il revient en clopinant, un pied sur le trottoir, l'autre dans le caniveau. (...)

    C'est souvent le côté "artisanal" des cabarets qui a entretenu chez les artistes qui s'y produisaient le sens de l'improvisation. Ainsi Francis Blanche, jeune comédien, faisait un sketch dans lequel il prétendait avoir appris l'annuaire par coeur. Afin de vérifier ses dires, il confiait l'ouvrage à un spectateur et demandait à celui-ci de lui donner un nom pris au hasard dans les pages du bottin, se faisant fort de déclamer de mémoire le numéro de l'abonné cité. Le spectateur s'exécutait, et à l'annonce du nom, un complice du comédien feuilletait à son tour rapidement un annuaire en coulisse et soufflait discrètement le numéro correspondant. Hélas, bien souvent, du fait de la grande rapidité à laquelle les artistes se succédaient sur scène et de la pagaille qui régnait dans les cabarets, l'annuaire était introuvable ou le complice en retard. Francis Blanche se trouvait ainsi dans l'obligation de "meubler" le plus longtemps possible, le temps que son entourage paniqué, renonçant à mettre la main sur l'annuaire, appelle les renseignements téléphoniques afin de se procurer le numéro tant attendu ! (...)

    Francis Blanche collectionnait les plaques de noms de rues, afin de décorer les murs de sa maison. Constatant un jour que les w.-c. étaient dépourvus de ce type d'ornements, il décide de se procurer la plaque la plus adéquate aux lieu, celle de la Place Blanche. Vêtu en ouvrier, il se rend donc en compagnie de Pierre Arnaud, avec une voiture à bras et une échelle, sur la place en question en plein après-midi. Au moment où ces deux faux employés municipaux commencent à dévisser la plaque, arrive un agent de police. Ceux-ci sont pris d'une frayeur bien compréhensible, qui se transforme en éclat de rire intérieur lorsque le brave fonctionnaire leur propose de les aider. La mission accomplie, ce dernier, emprunt d'une remarquable conscience professionnelle, fait remarquer qu'ils oublient les autres plaques, les obligeant à faire le travail jusqu'au bout et à subtiliser les sept plaques de la place. (...)

    Ne se contentant pas de faire fulminer les gendarmes, Francis Blanche aimait aussi duper les douaniers. Ayant un jour acheté en Suisse un mini réfrigérateur, il le mit dans le coffre de sa voiture, répandant dessus le contenu de la valise de sa femme. Les douaniers reconnaissent le comique lors de son arrivée. Ils le saluent et se livrent aux formalités réglementaires.
    - Vous n'avez rien à déclarer ?
    - Si un réfrigérateur.
    - Bon. Et où est-il ce réfrigérateur ?
    - Sous les jupes de ma femme !
    Les douaniers s'esclaffèrent, félicitèrent l'humoriste pour son humour impayable et le laissèrent passer sans même inspecter le véhicule.


    Passages du livre Francis Blanche "Pensées, répliques et anecdotes".



  • "Je sais faire du cinéma, mais je ne sais pas frapper aux portes. Voilà pourquoi je tourne parfois des âneries, réalisées par des gens qui ne savent pas faire du cinéma, mais qui savent frapper aux portes, pour obtenir les crédits nécessaires."

    "J'aurai bien aimé être invisible. Mais pour un acteur, dont le métier est de se faire voir, ce n'est pas tellement recommandé. Remarquez : j'ai partiellement réussi... parce qu'il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas me voir."


    "J'aime bien la mini-jupe. Je n'y vois que des avantages."


    Passages du livre Francis Blanche "Pensées, répliques et anecdotes".




    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique