• Question d'ingérence et d'ingérer

    Je trouve l'Ulysse de James Joyce imbuvable et la recherche du temps perdu de Proust indigeste, je le sais ! j'ai tenté à maintes reprises de les lire, mais rien à faire, ça ne passe pas. Pourtant, nombreux sont ceux qui assènent à longueur de journée qu'il faut les lire. Que ce sont des chef d’œuvre de la littérature ! et que si vous n'appréciez pas ces deux auteurs c'est que vous n'êtes que de sombres incultes sans aucune finesse intellectuelle. 

    Pourquoi parler de cela aujourd'hui ? Parce que j'entends ce refrain depuis des lustres et qu'il est usé jusqu'à la corde. Je m'explique.

    Viendrait-il à l'idée de qui que ce soit de fournir illico presto un plat de pâtes bien consistantes à un assoiffé perdu au fin fond du désert ? Il est là, langue pendante, crevant de soif, le corps déshydraté, le regard perdu dans le vague et vous, vous arrivez pour le sauver avec un plat de nouilles ?

    Penserait-on à fournir de suite un grand verre d'eau à un sauvé in-extrémis de la noyade ? A peine vient-on de l'extirper des eaux sombres, plein comme une outre qu'il est, que vous vous précipitez dessus pour le réanimer en lui portant aux lèvres un verre d'eau ?

    Bien sûr il existe toute une panoplie de possibilités entre ces deux cas extrêmes que je viens de citer, à chacun de se situer pour s'y retrouver. Mais selon le vécu de chacun, le "ce qui fait sens" de chacun, il est évident qu'un même texte peut plonger dans des abimes, envoyer dans les hautes sphères, laisser de marbre ou emmerder royalement selon ce que nous sommes, indépendamment les uns des autres. Et encore une fois, cela ne veut pas dire qu'untel est inférieur à un autre, ou supérieur à un autre, non, il est différent. Il apporte par sa lecture ou ses écrits ce qu'il est, ce qu'il véhicule, rien d'autre, car il a sa place, son rôle sur cette terre, comme toute "mauvaise herbe", fumier, déchet, rosier, et j'en passe. Les uns n'existant pas sans les autres.

    Je vais utiliser un mot très dans l'air du temps, c'est le mot ingérence, mot si représentatif des façons de faire des uns et des autres.

    Ce que j'ingère, que ce soit au niveau solide comme au niveau intellectuel, ne regarde que moi et ce qui fait vibrer mon essence, mon essentiel. Avancer qu'un auteur est bon pour tous est d'office un leurre, une aberration, un refus de reconnaître que l'autre n'est pas soi (voir Incarnation). Je vais user d'une expression très tendance ces dernières années : pas d'amalgame ! Oui, en effet, évitons l'amalgame, ce raccourci, ce rétrécissement de la richesse infini des êtres de ce monde.

    « Le tout travail opposé au tout loisirRien n'est démocrate »