• Société d'asociaux

     Il est bien vu d'apprendre des langues étrangères, mais qui prend le temps de comprendre sa propre langue ? de saisir la profondeur de sa propre langue, celle faite pour nous, celle faite à notre image, celle nous disant pour quoi nous sommes faits, celle de notre Soi, qui prend ce temps là ?

    Chacun pleure de l'incompréhension généralisée, mais tout le monde parle en même temps sans jamais prendre le temps - ils courent après - de se taire ni d'écouter. Du bruit, il faut du bruit, un bruit de fond permanent pour cacher le vide intérieur. La parole est lancée ! L'homme, l'humain est doué de la parole et il s'en sert. A tort et à travers. Le jet est lancé ! le javelot, la flèche, la salve. L'arme est fichée dans sa cible, dans cet autre à nous inconnu et dont nous voulons nous rendre maître faute de maître - intérieur ou extérieur - devant qui plier, avec qui nous élever. Nous n'avons jamais le lexique de cet autre, cet autre inconnu de nous, tout en nous risquant si souvent pourtant à le définir, voir à le coloniser s'il nous échappe, faute d'en saisir les contours alors que ce ne sont que nos cris, nos hurlements, devant notre vide lexical interne, celui de notre Soi non reconnu que nous projetons sur autrui. Notre arme ultime avant le bain sanglant, celle de notre désespoir hurlant à la face d'un de nos congénères, notre parole.  

     "Expliquez-vous !", "Rendez-nous des comptes !", vous qui n'êtes pas comme moi. Comme si un seul d'entre nous était comme son voisin.

     Nous voilà donc dans une société d'hommes ne supportant pas la société des hommes et imposant à tous le point de vue de ceux ne se voyant pas eux-mêmes, de ceux ne se connaissant pas eux-mêmes, de ceux s'ignorants eux-mêmes, de ceux ne sachant pas qui ils sont. 

     Que de gémissements sur le prétendu  "individualisme" de nos jours, sur le chacun pour soi, sur l'oubli des autres. Oubli des autres ? Dans un monde ou tout est fait pour que chacun ne soit jamais seul face à lui-même ? Dans une société du tout image, tout musique, tout bruit de fond (télé, ordi, musique - que ce soit dans les magasins ou ailleurs -, etc.), tout association, tout regroupement (pédagogique, école, communes, etc.), tout lotissement, tout immeuble de x étages ? Tout est fait pour empêcher de se retrouver seul face à soi-même, tout est soigneusement mis en place pour distraire chacun, car il faut se distraire n'est-ce pas. Mais se distraire de quoi au juste ? de ce qui étouffe en nous occupant du matin au soir et même la nuit pour ceux qui n'arrivent plus à dormir ? ou de ce que notre Soi pourrait bien nous révéler si nous nous penchions un peu plus sur ce qui ne tourne pas rond dans notre existence ? Les autres sont un peu trop présents, voilà ce qu'il y a. Ce n'est pas l'individualisme qui pose problème, mais le manque d'individualisme, c'est très différent. Mais plus encore, le manque d'individuation.

    (en me relisant ça me fait penser à ce que j'avais noté il y a des années de cela au sujet du sexe s'affichant partout - aux dires d'une multitude -, or ce n'est pas tout à fait cela - oserai-je dire que c'est l'arbre qui cache la forêt ? cette histoire de sexe qui s'étale partout -, ce n'est pas le sexe en lui-même qui est partout, mais la pauvreté du sexe actuel qui s'affiche partout, c'est très différent, dans les deux cas, celui de l'individualisme et celui du sexe, il est nécessaire de regarder au-delà du doigt pointé)

    Le refrain habituel est le manque de solidarité des uns envers les autres, d'où la conclusion de société d'individualistes. Or les hommes sont toujours solidaires lorsqu'ils ont des intérêts en commun (une solidarité pleinement choisi donc, et non forcée, pas dans la contrainte). Penser que cette solidarité est pur cadeau descendu du ciel, type un ange ouvrant grand ses bras rien que pour vous, est se leurrer complètement sur la nature humaine. C'est prendre des vessies pour des lanternes.

    Il y a peu de temps encore je lisais combien nombre de personnes sont sujettes aux insomnies, ce qui le plus souvent les dérange. Mais au fond, cela dérange qui ? elles ? ou la société ? Combien de ces personnes là ont un rythme naturel différent de celui imposé par le travail, par la socialisation, combien de ces personnes là vivraient très bien, avec un nombre d'heures de sommeil leur correspondant - à elles et pas au voisin - au moment où cela leur conviendrait. Individualisme ? lorsque tous doivent se lever à la même heure pour aller travailler ? Individualisme ? lorsque tous prennent chaque jour de la semaine les mêmes transports en commun, les mêmes routes, ce qui occasionne systématiquement les mêmes engorgements dans la circulation - quelle soit routière ou sanguine, une mauvaise circulation ça nous fait faire du mauvais sang et éventuellement des insomnies, si la prétendue "insomnie" ne correspond pas à notre norme à nous, celle faite pour nous, à notre image.

    Etre comme il faut, il faut se comporter comme il faut, se tenir comme il faut, agir comme il faut, etc... "être comme il faut", cela veut dire être comme tout le monde, or être comme tout le monde, cela veut dire ne pas exister. Cette société ne supportant pas la société des hommes s'efforce donc chaque jour de donner des leçons pour "être comme il faut" selon la mode du moment, soit, de ne surtout pas Etre - mais de s'appliquer à "être comme il faut" - de peur de se faire trop remarquer, de peur de dénoter au milieu de la masse. 

    Pour être comme il faut, il faut donc s'empresser de plonger nos derniers nés dans la grande marmite destructurante, à savoir, l'école (sans oublier la crèche), sous le si beau et fallacieux prétexte de socialiser nos chérubins.  

    Une société d'asociaux qui s'ignorent dirige notre société.  

    Or, les hommes les plus apte à vivre en société, donc en respectant au mieux leur voisin, sont les solitaires - des personnes sachant se taire et observer -, ceux-là même vivant à l'écart de la société, ceux jugés - par la multitude - comme étant justement : des asociaux. 

     Un hôte doit-il fournir des explications à son invité, sur sa façon de vivre et de s'exprimer, tout ça parce qu'il lui a ouvert sa porte, qu'il l'a invité chez lui ? L'hôte est-il redevable de quoi que ce soit envers son invité, en dehors d'un accueil conforme à ses us et coutumes personnels ? et ce, qu'il soit le roi des truffes au chocolat, de la blanquette de veau, des roses trémières, ou de la découpe de chair humaine les soirs de pleine lune ?  C'est ainsi, c'est un risque à prendre, autant par l'hôte que par l'invité.  

     Encore une fois, la solidarité existe lorsqu'il y a des intérêts communs entre les personnes, sinon, c'est du chacun pour soi.

    Société d'asociaux = élèves en apprentissage

    On enseigne le mieux ce qu'on a le plus besoin d'apprendre, et c'est très exactement ce qui se fait avec cette société d'asociaux.

    Nous sommes dirigés par une bande de gamins. Un adulte responsable ne voudrait pour rien au monde se mettre dans une telle posture, celle de diriger une société. La cour de récréation est toujours d'actualité.

    (ce qui me rappelle aussi ce passage noté dans un article précédent :  "Une société est faite pour les faibles." voir à L'étape initiatique (pourquoi travaillez-vous ?) et aussi Cizia Zyke)

    « Le théorème du singe Arroser sans gaspiller »

    Tags Tags : , , , ,