• Vision solaire et héroïque - Vision lunaire et chtonienne (Cybèle)

    "Dans la Rome païenne, du 4 au 10 avril, se tenaient les célébrations et les jeux en l’honneur de la Déesse Cybèle. Ces jeux portaient le nom de Ludi Magalenses. Jusqu’au 9 avril, les jeux étaient des mises en scène religieuses et théâtrales.

    Les Musiciens ambulants du culte de Cybèle, mosaïque de Dioscoride de Samos, IIe siècle av. J.-C., villa de Cicéron à Pompéi, Musée archéologique national de Naples.

    De grands banquets somptueux avaient lieu pendant lesquels nobles et citoyens festoyaient allègrement. Les esclaves n’étaient pas autorisés à participer à ces célébrations de Cybèle. On sacrifiait à la Déesse une génisse - voir aussi le taurobole : "Il est possible que le taurobole, loin d’être ce baptême sanglant, ait consisté en une castration de l’animal, rappelant l’émasculation d’Attis. Les vires (littéralement les « forces » (ce nom a été attribué aux cornes de l’animal, mais il s’agit plus probablement des testicules) étaient ensuite enterrés, peut-être sous l’autel." - qui n’avait connu ni le joug ni le mâle. Le 10 avril, la statue de la Déesse était portée en procession publique jusqu’au Circus Maximus. Là de grandes courses de chars suivaient les offrandes de fleurs faites à Cybèle."

    "Le 4 avril commençaient les jeux de Cybèle (ludi Megalenses) qui duraient jusqu'au 10, date de la fête de la déesse. Celle-ci portait divers noms : "la Grande Mère", "la Grande Déesse", "la Mère des dieux", "la Grande Mère des Dieux", "la "Grande Mère des Dieux, déesse de l'Ida (Magna Mater Deum Idaea)". C'est en fait une divinité orientale, originaire de Phrygie en Asie Mineure. En voici une courte présentation : Divinité orientale, Cybèle était une grande déesse-mère d'Anatolie, patronne de la nature, et responsable du bien-être de son peuple qu'elle protégeait sur tous les plans. Son culte se caractérisait (entre autres choses) par des états extatiques conduisant à des transes prophétiques et à de l'insensibilité à la douleur. À un certain moment, qu'il n'est pas facile de préciser, elle fut associée, dans le mythe et dans le culte, à un jeune amant, Attis, qui était émasculé. Le sanctuaire principal de Cybèle se trouvait en Phrygie, à Pessinonte, mais elle était aussi particulièrement honorée sur le Mont Ida. Son culte s'introduisit dans le monde grec (Grèce et Grande-Grèce) dès le VIe siècle a.C., sous des formes et des modalités diverses. Ainsi à Athènes, la construction d'un temple en son honneur (le Mètrôon) passait pour avoir expié les violences exercées à l'égard d'un de ses prêtres ambulants précipité par les Athéniens dans le ravin où l'on jetait les criminels. Quelques années plus tard, en 415 a.C., à Athènes toujours, un homme avait sauté sur l'autel des douze dieux pour s'y châtrer au moyen d'une pierre ; c'étaient là des violences contre nature qui répugnaient aux Grecs. En réalité, à Athènes, le service de la Mère des dieux était purement grec, et Cybèle fut généralement identifiée à Déméter ou à Rhéa. Les mythographes grecs en tout cas la considèrent souvent comme une simple incarnation (voire une simple "appellation") de Rhéa, mère de Zeus et des autres dieux, fils de Cronos. Cette identification sera très présente dans le texte d'Ovide. Quoi qu'il en soit, malgré cette présence ancienne dans le monde grec, Cybèle n'atteindra Rome que beaucoup plus tard, en 204 a.C. seulement, à l'époque de la guerre contre Hannibal, une période très sombre pour les Romains. Le culte fut romanisé, c'est-à-dire débarrassé au maximum des excès extatiques ; la déesse reçut sur le Palatin un temple qui ne fut achevé qu'en 191 a.C. Mais on reparlera au fil du texte de l'histoire de Cybèle à Rome."

     "Érato explique (...) que Cybèle, trop attachée à sa terre d'origine, n'avait pas quitté la Phrygie avec Énée après la chute de Troie. Mais lorsque, cinq siècles plus tard, les responsables romains, après consultation des Livres Sibyllins, réclamèrent la présence à Rome de la Grande Mère des dieux, Attale, roi de Phrygie selon Ovide, fut d'abord réticent, mais la déesse manifesta vigoureusement sa volonté de partir. Le roi finit par consentir à l'envoyer à Rome, les Phrygiens étant les ancêtres des Romains. (4,246-272)

    Commence alors un périple qui mènera Cybèle depuis les rives de la Troade, à travers les Cyclades, l'Égée, au large du Péloponnèse et de la Crète, etc... jusqu'en Italie. (4,273-290)."

    "Enfin l'auto-mutilation des servants de Cybèle trouve son origine dans la légende d'Attis, ce tout jeune homme dont s'éprit la déesse, qui l'attacha à son service, exigeant de lui une sorte de voeu de chasteté. Mais Attis ayant fauté avec la nymphe Sagaritis, la déesse fit mourir la nymphe, et Attis, pris de folie, se mutila pour se punir, folie que reproduisent encore les servants de Cybèle. (4,221-246)"

    "Porte Capène (4,345). C'est une porte dans l'enceinte servienne, au sud de la Ville, entre l'Aventin et le Célius. Quoi qu'il en soit de ce dernier détail topographique, la déesse fut introduite dans le pomerium et, dès 191 a.C., elle eut son temple sur le Palatin. Honneur inhabituel pour une divinité orientale, mais qui s'explique par la légende de l'origine troyenne des Romains : Cybèle, phrygienne comme Énée, n'était pas perçue comme une divinité étrangère. En réalité, la présence de Cybèle gênait quelque peu les Romains qui se défiaient des aspects extatiques de son culte. Cela explique que ce culte resta pour l'essentiel confiné dans le temple du Palatin, et que son sacerdoce, interdit aux citoyens romains, fut réservé à des prêtres phrygiens, les Galli, émasculés à l'imitation d'Attis. Bien sûr, il y avait les jeux, les ludi Megalenses (ou Megalensia ou Megalesia), qui commémoraient chaque année (du 4 au 10 avril) l'anniversaire de son arrivée à Rome, mais eux n'inquiétaient pas, car ils se déroulaient "à la romaine", comme beaucoup d'autres jeux. La sortie de rares processions aussi était autorisée : quelques jours par an pour aller quêter dans les rues, et le 4 avril pour le bain de Cybèle dans l'Almo, un petit affluent du Tibre. Ces sorties frappaient davantage les imaginations romaines, car elles heurtaient les traditions par la violence de la musique, des danses et des chants, par le mysticisme aussi qui conduisait les adeptes à s'infliger des blessures volontaires, pouvant aller jusqu'à l'émasculation. Les textes de Catulle (Pièce 63), de Lucrèce (2, 598-643) et d'Ovide (4, 179-372), traduisent bien l'étonnement et la surprise des Romains. Bref, sous la République et à la période augustéenne, le culte de Cybèle restait sous très haute surveillance. Il faudra attendre l'Empire, notamment Claude et Antonin, pour qu'il se libéralise, pour qu'Attis soit officiellement admis, et pour voir le sacerdoce de Cybèle et d'Attis ouvert aux citoyens romains."

    Attis enfant coiffé d'un bonnet phrygien, Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France.

    "Attis (4,223). L'origine et le signalement originel d'Attis ne sont pas nets. Il semble que ce soit un dieu importé en Phrygie par des tribus d'origine thrace avant 600 a.C. et que son culte comportait des danses et des rites orgiastiques. Même si les rapports d'Attis avec Cybèle ont pris dans la suite beaucoup d'importance, ils apparaissent comme une donnée secondaire, sur le plan chronologique. En effet, il ne semble pas qu'à l'origine, la déesse de Pessinonte avait un dieu parèdre. Comme l'écrit R. Turcan, "quantité d'images qui nous la montrent seule et les versions helléniques, même relativement tardives, qui ignorent ou minorent le culte d'Attis, semblent bien supposer une sorte de monothéisme métroaque (culte à Cybèle) initial". Mais le fait est que dans la plupart des situations historiques qui nous sont familières, Cybèle et Attis sont associés. Dès son arrivée à Rome en 204 a.C., Cybèle était accompagnée d'Attis, mais il faudra des siècles avant que le culte de ce dernier ne soit reconnu dans la Ville. Quoi qu'il en soit, beaucoup de légendes couraient sur son compte, avec de nombreuses variantes. Ovide va en présenter une ; on en trouvera d'autres, notamment chez Arnobe (Contre les Gentils, 5, 5) et chez Tertullien (Ad nationes, 1, 10)."

    *****************************

    Sources : "Les fastes" d'Ovide et "La religion romaine archaïque" de Georges Dumézil (d'après quelques lignes trouvées sur le net).

    Voir également Cybèle et Megalesia (Ludi Magalenses) sur Wikipédia.

    *****************************

    "Au travers de ces différentes restrictions imposées par les autorités romaines, se révèle un conflit très ancien, une opposition religieuse et culturelle qui connût son grand tournant pendant la deuxième moitié du néolithique: cet affrontement est probablement celui qui à l'origine opposa la vision solaire et héroïque des Indo-Européens, à celle lunaire et chtonienne des peuples antérieurs aux Indo-Européens issus du néolithique ancien. À une époque où les Romains ne s'étaient pas encore étendus comme ils le firent par la suite, les valeurs religieuses ouraniennes et solaires héritées de leurs ancêtres indo-européens, étaient encore celles qui prédominaient dans la société romaine. Ces valeurs sont celles que défend Rome face aux prêtres de Cybèle et de leurs rites venus du plus profond du néolithique. L'identité et l'âme même du peuple romain devaient être défendues afin qu'elles ne soient pas menacées par le culte "exotique" de Cybèle. Le brassage des cultures dont fut victime plus tard l'empire romain, fut une des raisons qui mena Rome à sa perte. Certains apports culturels étrangers sont souvent un enrichissement pour une nation. Par contre, lorsque ceux-ci deviennent excessifs, on ne peut plus parler "d'apports" mais plutôt de conquête par l'intérieur, ce qui génère une dissolution complète de l'identité propre. "

    Source

    « De l'éponge au guérisseur, ce catalyseurEntretien pour un travail presque impossible »